Votre action a été enregistrée avec succès !



LA NEWSLETTER

Rosetsu au musée Rietberg de Zurich

Anne Malary 11 septembre 2018

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

Sur les hauteurs de Zurich ont été transposés les panneaux peints du temple Muryōji. Pour la première fois, ces œuvres sont présentes hors de leur lieu d’origine : la ville de Kushimoto située au sud de Honshu, la plus grande île du Japon. Le musée Rietberg expose en effet l’œuvre de Nagasawa Rosetsu, le peintre japonais qui les réalisa au XVIIIe siècle. Un artiste au pinceau « impétueux », dit le musée, et sensible, observe-t-on. Une exposition rare, à visiter jusqu’au 4 novembre 2018.

Tigre, Nagasawa Rosetsu (1754-1799), Détail d’une série de six panneaux coulissants, encre sur papier, Muroyoji, Kushimoto. Bien culturel important

Libre au loin

On dit qu’en une nuit, Nagasawa Rosetsu (1754 – 1799) aurait peint ce tigre et ce dragon sur les panneaux du temple zen de Muryōji. C’est qu’il faut bien expliquer un tel coup.

Au XVIIIe siècle, l’école artistique Kanō domine encore les goûts des sphères officielles japonaises. Mais à Kyoto, quelques peintres tentent une incursion dans le réel, notamment lorsqu’ils découvrent des vues occidentales perspectives et scientifiques. Parmi eux, Maruyama Ōkyo (1733 – 1795), maître de Nagasawa Rosetsu.

Lorsqu’il peint un paon, il décrit précisément sa pose, la traîne et les ocelles. Son élève le copie avec autant de précision. C’est qu’il sait fondre sa manière pour l’assimiler à celle qu’il imite. Mais il laisse poindre peu à peu son expression.

Au milieu des années 1780, lorsque Ōkyo envoie Rosetsu au village de pêcheurs de Kushimoto pour y peindre le temple Muryōji à sa place, l’élève profite de cette liberté esthétique. De fait, il choisit pour la salle où trône Bouddha de peindre un tigre et un dragon. Cette association symbolique n’est pas rare dans la cosmologie de l’Asie orientale. Placés à l’est et à l’ouest du prêtre agenouillé au milieu de la pièce, les deux animaux sont bienveillants envers lui. Mais Rosetsu amplifie leur taille, et ajoute à leurs images la vigueur de la brosse. Il semble laisser l’encre couler sur la toison du dragon quand il la stoppe et l’étoffe sur le tigre, et ces êtres regardent, avancent vers celui qu’ils enserrent. Même, le dragon semble sourire. Sur son panneau, à l’envers, l’artiste représente un vase avec une anse en forme de dragon. Et derrière le tigre aux allures de gros chat, il peint des chatons ! Rosetsu mène le visiteur dans un vaste programme fait de références et d’autoréférences, de malice et d’ironie.

Singe sur un rocher, Nagasawa Rosetsu, 1792-1794, détail d’un panneau encadré, encre et couleur sur fond doré. Collection privée, Japon.

Animaux et paysages

Ailleurs, plus tard, il se livre à une performance. Il commence par le museau, ajoute les crocs, étend les moustaches, remonte au regard et projette ses coups de brosse comme il ferait gonfler un très gros cocon. À la fin, c’est un tigre accroupi qui fixe l’audience. Rosetsu peint cet animal immense en 1794, probablement devant des spectateurs ahuris, peut-être les mécènes qui le logent alors à Hiroshima. À la fougue spontanée de la touche se superpose la subtilité des tons. L’artiste peint la fourrure avec de l’encre mêlée à l’ocre brune et précise la pupille avec de l’ocre jaune. Comme pour témoigner de son séjour, il signe son Big Bang : « Peint par Rosetsu de Heian (Kyoto) ».

Derrière, un singe est assis en équilibre sur la pointe d’un rocher. L’image date de la même année mais son allure frôle l’abstraction, oscille entre l’épaisseur et la précision. Le fond, un vide immense, est entièrement couvert de feuilles d’or. La description des caractères faciaux du singe est si précise qu’elle semble être étrangère à celle du rocher sculpté dans la masse, pigmenté de malachite très vive. En fait, il n’y a sur ce panneau que trois teintes – or, vert, noir – et tant de manières que l’ensemble paraît ultra-chromatique. L’animal enfin fixe le spectateur avec un regard qui traduit l’empathie de l’artiste envers son sujet. Quand Rosetsu représente des animaux, il les rend expressifs. Ici, un sentiment ambigu de solitude et de mélancolie est lisible dans l’attitude et toute la composition de l’œuvre.

À la diversité des animaux répond celle des paysages. Près d’Hiroshima, Rosetsu découvre l’île de Miyajima. Elle lui évoque le mont Penglai, un domaine magique d’immortalité que les Chinois situaient à l’Est de leurs terres. Rosetsu la dépeint sur deux rouleaux suspendus. Là, il n’y a pas d’humain, sur les rivages perlés avancent des tortues et des grues volent devant les pins, les pruniers sont en fleurs et des montagnes ruissellent de blanc. C’est un rêve changeant.

Avec la même minutie, le peintre décline l’île en huit vues. Selon qu’elles sont observées de face, de haut ou du bas, les couleurs sur la soie révèlent des détails que l’on n’imaginait pas. Comme une cascade sur laquelle s’animent des lucioles ou des lanternes qui seules illuminent une architecture posée sur l’eau. Ces vues suivent les quatre saisons et le cycle des jours. Elles donnent le sentiment de la nuit, la clarté du printemps, jusqu’à la fixité cristalline de l’hiver.

Pivoines et moineaux, Nagasawa Rosetsu, 1786, détail d’un rouleau suspendu, encre et couleur sur soie, Muryoji, Kushimoto. Bien culturel important de la préfecture de Wakayama.

Fantômes sur soie

À la fin des années 1790, Rosetsu estompe davantage l’encre et met au point un processus de création sensible, pour mêler les lignes claires aux indécisions de l’encre.

La description des spectres comme des figures flottantes est alors connue dans l’iconographie japonaise, héritée d’une poésie chinoise qui dit que l’encens peut « ramener l’esprit du défunt ». Rosetsu peint en 1799 une femme aux cheveux longs, dissimulant sa main droite sous le col de sa robe blanche, le corps disparaissant à partir de la taille. Sur cette évanescence, il trace le regard du fantôme, sinistre, en quelques lignes noires.

Cette expression subtile par détachements de l’encre atteint la tendresse lorsque le peintre réalise un paysage au clair de lune. C’est une vision humide. La pleine lune est décrite en réserve et dessus, un nuage passe comme un dragon dans la brume. Chaque étape de la création a été répétée par Rosetsu : l’artiste a appliqué un lavis d’encre, a laissé sécher, puis il a ajouté un nouveau motif. La lune, forme parfaite mais ligne floue, était encore humide lorsqu’il a posé le nuage qui s’en va. La plus simple des œuvres en apparence traduit la compréhension la plus émouvante de la matière…

Nagasawa Rosetsu, 1795-99, détail d’un duo de paravents à six panneaux, encre sur feuille d’or sur papier. Prêt du Meetropolitan Museum of Art.

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE