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ABCDuchamp, R comme Ready-made…

Aurélia Antoni 20 juin 2018

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Et Rrose Sélavy, et Rouen, et Man Ray, et… Roue de bicyclette, nous y voilà ! Le « ready-made » apparaît dès 1913 sous l’audacieuse impulsion de Marcel Duchamp. Vulgaire objet détourné pour certains, œuvre d’art révolutionnaire pour d’autres, le concept ne cesse d’inspirer ou d’exaspérer. C’est sous forme d’abécédaire que l’exposition ABCDuchamp propose de revisiter l’art de ce rouennais impétueux qui introduisit porte-bouteilles, porte-chapeaux, pelle et peigne dans le monde de l’art. Aujourd’hui, Exponaute s’attarde sur la lettre R, souffle sur la roue, pisse dans l’urinoir, creuse à coup de pelle sous les couches opaques du ready-made duchampien pour vous en délivrer le mode d’emploi.

Faire pour se distraire

« Quand j’ai mis une roue de bicyclette sur un tabouret la fourche en bas, il n’y avait aucune idée de ready-made ni même de quelque chose d’autre, c’était simplement une distraction » (Entretiens avec Pierre Cabanne, 1967). Après Nu descendant un escalier n°2 puis Jeune homme triste dans un train, Marcel Duchamp délaisse la peinture mais point son amour pour le mouvement. En 1913, fasciné par l’effet d’optique produit par une roue de bicyclette, il fixe celle-ci à un tabouret dans son atelier rue Saint-Hippolyte.

Deux objets sont ainsi privés de leur fonctionnalité. Entre sculpture et invention, certains critiques demeurent sceptiques. Pourtant, il s’agit bien d’un assemblage de divers matériaux fait par la main de l’artiste et dégageant une figure particulière. Mais peu importe, car le ready-made est à ce jour sur le point de germer, entraînant bientôt des remises en questions majeures.

Mais ne pas trop faire non plus

Dès 1913, Marcel Duchamp pense à créer une œuvre qui ne soit pas une œuvre d’art. Face à un tableau, il constate que l’artiste ne peut créer l’ensemble de la matérialité et qu’il est soumis au « tout fait » par la toile ou les tubes de peinture par exemple, qu’il ne fabrique pas. L’année suivante, dans un vent de géniale paresse, il se rend au Bazar de l’Hôtel de Ville et achète un porte-bouteilles. Son premier « ready-made » voit ainsi le jour sous l’apparence d’un objet manufacturé et familier qu’il signe comme un œuvre d’art. Le terme sera cependant employé plus tard, lorsqu’à New York il entendra le terme utilisé pour désigner le prêt-à-porter.

Si les ready-made n’ont pas l’apparence d’œuvres d’art, la démarche utilisée et l’effet produit relèvent bel et bien du domaine artistique en ce qu’ils sont le résultat d’un enchaînement de choix. Choix du format, du matériau, du sujet… Marcel Duchamp, lui, choisit un objet qui n’a aucun intérêt visuel et qui suscite un état d’indifférence total. Son intention première est de se délivrer de l’idée de beau ou de laid.

Produire, produire et produire. Dans notre société, la surproduction est souvent valorisée. Mais pour le fainéant Duchamp, rien ne sert de courir. Car si le ready-made se démultiplie il commencerait à nous plaire ou nous déplaire et ce n’est point son intention qui elle, vise l’impassibilité rétinienne.

« On ne contemple pas un ready-made comme un contemple un tableau, il faut juste prendre note que c’est un porte-bouteille qui a changé de destination ». Et ainsi, il ne reste plus que la narration et le détournement.

Ecrire des exquis mots

En 1915, Duchamp arrive à New York et achète une pelle à neige dans une quincaillerie. Il la suspend dans son atelier en réaction au conformisme des tableaux accrochés au mur, et la nomme « In advance of the broken arm », « En prévision du bras cassé ». Ce titre et inscription figurant sur l’objet dévoile l’importance du langage pourtant souvent dénigré par Duchamp. Pour lui, le titre « ajoute une couleur verbale » et l’inscription est « destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales ». La pelle disparaît pour laisser place à l’histoire de cet homme qui, dégageant la neige à grands coups de pelle se blessa au bras.

En 1916, il élabore un nouveau ready-made …Pliant…de voyage élaboré avec une housse de machine à écrire où l’inscription de la marque « Underwood » domine en plein milieu. Il s’avérait qu’au même moment, l’artiste entretenait une relation avec la peintre et actrice américaine Béatrice Wood. « Underwood », sous la jupe de Béatrice, dans les sous-bois…

Calembours et contrepèteries, Marcel s’empare de tous les jeux de langage pour se montrer coquin, culotté ou énigmatique. Avec son peigne en fer pour chien, il sème le doute en inscrivant une mystérieuse phrase sur la tranche « 3 ou 4 gouttes de hauteur n’ont rien à faire avec la sauvagerie ». Peigner ou peindre, compter les dents, le farceur indéchiffrable ne se ferait-il point ami d’un certain de Vinci ?

Provoquer avec un réceptacle à liquide corporel

La même année, la critique dit de lui : « Il est jeune et étrangement impassible aux nombreuses controverses suscitées par son œuvre… Il ne parle, ne ressemble ni se comporte comme un artiste. Au sens strict du terme, il se peut qu’il ne soit pas un artiste. En tout cas, il n’a rien sinon de l’antipathie pour le sens admis de n’importe quel mot du vocabulaire artistique. »

En 1917, il animera davantage l’opinion publique en tant que membre du comité du salon de la Society of Independant Artists, entité qui prône l’absence de censure. Chargé de l’accrochage, cotisant régulièrement, l’artiste tente un coup monté pour tester cette indépendance à toute épreuve. Sous le nom R.Mutt (qui signifie en anglais « imbécile », « andouille »), il envoie un ready-made bien particulier. Il s’agit d’un urinoir signé et baptisé Fontaine. Mais l’œuvre est refusée par les organisateurs. Alors Duchamp démissionne du comité et déclenche le scandale. Fontaine marque ainsi un tournant dans l’art moderne, redéfinissant l’œuvre d’art et son marché dont Duchamp ne fut jamais tributaire.

Pour Jean-Jacques Lebel, la polémique provoquée par Fontaine provient avant tout du regardeur : « Il se passe simplement que le système coopératif s’enraie et que le processus tout entier dysfonctionne. C’est précisément ce qu’il advient de façon, hélas, récurrente lorsque des visiteurs, des journalistes ou des badauds persistent à définir Fontaine comme « l’urinoir de Duchamp », alors qu’il ne s’agit plus du tout d’un urinoir mais d’une fontaine et ce, depuis 1917. (…) Est-ce vraiment trop demander aux regardeurs qu’ils réfléchissent à ce qu’ils ont devant leurs yeux ? »

Prendre au pied de la lettre

En amoureux de la contradiction, Duchamp surprend ses objets tout fait en les transformant lui-même. Les deux exemples suivants sont des récipients remplis par l’artiste, d’air ou de cendres.

En amont de son escapade imminente à Paris, son ami Walter Arensberg demande de lui ramener « un peu d’air de Paris ». Requête que Duchamp prit au pied de la lettre en achetant chez un pharmacien une ampoule originale qu’il vida de son contenu et remplaça par l’air ambiant.

Plus tard en 1965, au cours d’un dîner sous son identité féminine Rrose Sélavy, il déposa les cendres de son cigare dans une urne noire, comme pour annoncer la mort de son double. Cet inédit ready-made provenant d’une collection privée fut donc le dernier créé par l’artiste qui déclara à son âge avancé attendre la mort et se désintéresser de l’art.

« Moi, j’aurai seulement un jour à mon nom des toilettes publiques ou des waters en sous-sol » s’imaginait Marcel Duchamp. Aujourd’hui, l’artiste est considéré comme le père de l’art moderne. Son concept de ready-made est source d’inspirations depuis des générations. Jean-Jacques Lebel, Ai Weiwei… Les artistes ne tarissent pas d’éloges à son sujet et pourtant, les expositions et rétrospectives sur son œuvre se font rare. Par contre, sur les toilettes publiques de la ville de Rouen, on trouve une belle plaque à son effigie.

À l’occasion des cinquante ans de sa mort, le musée des Beaux-Arts de Rouen rend hommage à l’immense œuvre léguée par ce précurseur dont le nom figure également sur l’esplanade de ce même lieu emblématique…

ABCDUCHAMP

14/06/2018 > 24/09/2018

Musée des Beaux-Arts de Rouen

ROUEN

Le territoire rouennais a été fortement marqué par la présence de Marcel Duchamp (1887-1968), de sa naissance à Blainville-Crevon à so...

Exposition terminée
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