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Zao Wou-Ki au musée d’Art moderne, L’espace est silence.

Aurélia Antoni 4 juin 2018

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Dans le temple de l’art moderne, la lumière naturelle sacralise les peintures magistrales du maître chinois Zao Wou-Ki. Réalisées entre 1956 et 2006, ces toiles de grand format saisissent une évolution, de l’adoption d’un nouveau langage non figuratif au passage à l’encre sur papier. On ne parle pas d’abstraction, on ne parle pas de paysage. On ne catégorise pas, on s’imprègne un point c’est tout.

Zao Wou-Ki, Traversée des apparences, 1956, Huile sur toile, 97×195 cm, collection particulière, Photo : Dennis Bouchard, Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Chez Zao Wou-Ki, point de titre, point d’indices. Mais des dates en guise de signatures temporelles. On s’en remet à nous-mêmes pour considérer ces mondes fuyants, scruter la subtilité qui peut échapper à l’œil. Parfois, des hommages s’invitent en points de repère. Dès l’entrée, l’Hommage à André Malraux dialogue avec celui d’Henri Michaux, compagnon d’art. Tons bruns expressifs sur immense triptyque contredisent les tons gris sur petit format.

La Traversée des apparences infuse une rupture, un passage. Rare titre visible dans l’exposition, il sera l’écho d’une nouvelle ère où la suggestion et l’emportement terniront tout effort de figuration. Dire sans représenter. Ce premier travail aux tons neutres s’inscrit sur une horizontalité toute poétique où l’inspiration de la calligraphie chinoise s’exprime sous un voile.

Sur format verticale, la brosse peint horizontalement des surfaces aux couleurs telluriques. Puis le geste s’enfuit dans des directions opposées, s’élevant vers le ciel tel un volcan en éruption. 04.05.64. Aucune demi-mesure. L’éclatement surgit du centre et annonce l’ouragan de certaines toiles brassant les vents contraires. Souvent, les bords nébuleux calment le cœur tourmenté.

Zao Wou-Ki, Hommage à Edgar Varèse – 25.10.64, 1964, Huile sur toile, 255×345 cm, Donation Françoise Marquet-Zao, 2015, Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, Photo : Dennis Bouchard, Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Première évocation du bleu avec une œuvre de 1959. Rien n’est plus sûr. L’allure végétale de sa sombre composition naît d’une pluie créée par le mouvement du pinceau. En avançant vient le vert. Sublime, délicieux. Face à face, deux œuvres panoramiques. En mémoire de May, réalisée en plein deuil, n’a rien de commun aux autres œuvres. Le brun domine, mais d’épaisses taches noires viennent ternir la peinture, ternir la vie. En face, de vastes coloris sombres semblent repousser les extrémités de la toile.

Presque carré, le canevas de décembre 74 plonge dans une marre de bleu, un grand nuage clair. Les teintes azurées s’imbibent de mystère et de bizarre. Derrière, le même éclat engloutit des créatures immergées.

Hommage à Henri Matisse reprend l’âme minimaliste de Porte-fenêtre à Collioure peinte à l’aube de la première guerre mondiale. Fenêtre ouverte sur le noir, sur l’avenir incertain. La composition verticale d’aplats colorés joue de son abstraction et appelle à l’intériorité dans un silence absolu. Avec l’Hommage à Claude Monet, nul besoin de fermer les yeux pour retrouver les nymphéas. L’évidence du triptyque s’éveille alors en écho à la série réalisée à Giverny. En définitive, la vigueur de ces hommages traduit une profonde imprégnation des maîtres de la couleur.

Zao Wou-Ki, Le vent pousse la mer, 2004, Huile sur toile, 194.5×390 cm, Collection particulière, Photo : Dennis Bouchard, Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Le vent pousse la mer et une surprenante barque figurative est en proie aux éléments déchaînés. David contre Goliath règne sur cette structure apocalyptique où l’oblique bouleverse la paix horizontale. L’azur s’obscurcit, la mer s’adoucit et le vent brumeux déferle de son rose orangé charnel.

D’une œuvre à l’autre, les codes peuvent changer et réinventer l’univers chamboulé. Sur le 11.11.96, la tension michelangelesque surprend de ses sombres branches envahissantes pointant vers la lumière. Peu après, le seul quadriptyque du parcours déploie une ronde végétale de couleurs inédites, plus franches, plus primaires.

Trois toiles, trois jaillissements. S’inviter au cœur du brouillard. Pressentir l’impact de l’écume. Lever les yeux en pleine forêt. Les couches de couleurs s’équilibrent de matières rehaussées par les projectiles de peintures. Qu’importe où le regard se pose, il trouvera son compte de reliefs et de teintes. En s’éloignant, il s’immerge dans l’infinie ébullition de l’univers.

Zao Wou-Ki, Sans-titre, 2006, Encre de Chine sur papier, 97×180 cm, collection particulière, Photo : Naomi Wengner, Zao Wou-Ki © ADAGP, Paris, 2018

Quand la couleur hante l’artiste, ce dernier s’en repaît sans limite jusqu’à l’épuisement. Intervient alors le noir et son monde de lumières. Pour Zao Wou-Ki, c’est le passage à l’encre, sans doute un retour aux sources de son éducation calligraphique qu’il travaillait enfant deux heures par jour. L’encre noire, oui, mais nuancée et libre comme l’air. Les taches diffuses côtoient les coups de pinceau dédoublés et les traits délicats. L’exploration s’inscrit au sein de l’encre dispersée similaire aux formes fantastiques d’une mousse végétale organique. Dans cette salle consacrée au noir, deux peintures colorées rappellent les vestiges d’un passé méconnaissable. Sous vitrine, un carnet japonais compose à chaque page en nouvel écosystème expérimental.

En 2005, Zao Wou-Ki peint Le temple des Han et tout se reconstruit à nouveau. Sur ce triptyque rosé, la réminiscence, la mort, la rêverie de l’au-delà occupent l’esprit et tournent une nouvelle page.

« On n’a pas le code de son cheminement » souligne Agnès Varda dans une vidéo présentée à mi-chemin, confortant le visiteur déstabilisé par tant de mystère. C’est justement cette incertitude qui fait de l’oeuvre exposée un colossal chef-d’oeuvre. Dans ce démentiel parcours de vie, Zao Wou-Ki recrée le monde à l’infini sur ses grands formats où chaque millimètre carré se cultive délicatement. Le silence naît de l’immensité organisée. Et l’espace et le silence s’adorent, s’embrassent, apaisent et transcendent.

ZAO WOU-KI, L'ESPACE EST SILENCE

01/06/2018 > 06/01/2019

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM)

PARIS

Si son œuvre est aujourd’hui célèbre, les occasions d’en percevoir la complexité sont demeurées trop rares à Paris. L’exposition...

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