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Au fil du siècle, 1918-2018, chefs d’œuvre de la tapisserie

Aurélia Antoni 24 avril 2018

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« La tapisserie fonctionne sur le même mode opératoire que le conte, liant récit et image, reflétant le passage du temps. » écrit Christiane Naffah-Bayle, directrice des collections du mobilier national. C’est la traversée du siècle, ses épreuves et ses espoirs, ses mutations et ses inventions, que le mobilier national tisse avec ces chefs d’œuvre monumentaux ainsi que son mobilier, tapis et cartons. Provenant des manufactures des Gobelins, de Beauvais, d’Aubusson et de la Savonnerie, une centaine de biens annihile les visions démodées de la tapisserie pour ravir l’œil tout le long. Une exposition à dévorer du regard jusqu’au 23 septembre.

Vue de l’exposition « Au fil du siècle, chefs d’oeuvre de la tapisserie 1918-2018 » © exponaute

Sur fond bleu nuit, une première constellation d’œuvres narre sa propre histoire, celle d’une France qui pleure ses soldats morts puis se remet à vivre tant bien que mal dans un monde méconnaissable. À la fin de la Première Guerre mondiale, les directeurs des manufactures veulent participer à la commémoration des générations perdues. Desvallières, endeuillé par la disparition de son plus jeune fils, s’exécute en réalisant un carton de tapisserie sur lequel la France se dessine sous les traits de sa fille, et le soldat mort sous les traits de son enfant regretté. L’expressionnisme des lignes, le rayonnement des couleurs et de la lumière divine témoignent d’une originalité évidente.

Des quatre tentures de Louis Anquetin, Le départ est la seule présentée au visiteur. Au centre de la composition, un médaillon accueille une femme portant un nouveau-né, travaillant aux champs sous un ciel apocalyptique. Plus loin, le mobilier célèbre la victoire de la nation avec un canapé glorifiant l’artillerie lourde ironiquement entourée de végétation luxuriante.

Peu après, les manufactures se remettent à tisser les thèmes traditionnels d’une France rurale idyllique. Les Pyrénées d’Edmond Yarz président sous nos yeux le paysage magnifié, la nature florissante en jeu de trompe-l’œil, la composition délicieuse. Entre la profusion de détails, les vues en surplomb et ses animaux les parcourant, la pupille se régale.

En 1925, l’exposition des arts décoratifs dévoile un savoir-faire grandiose en proposant des séries sur la découverte du monde, thème en vogue depuis le combat des colonies étrangères pendant la Grande Guerre. L’Amérique du Sud vue par Joseph-Porphyre Pinchon explore la faune et la flore et développe en bordure une splendeur foisonnante qui entremêle masques incas, objets culturels et fleurs exotiques.

Joseph-Porphyre Pinchon, L’Amérique du Sud, 1930-1933, Manufacture des Gobelins, Laine et soie – Photo © Mobilier national, Isabelle Bideau

Plus intime, La Loge de Pierre Bracquemond surprend une scène de vie où des femmes apprêtées contemplent un ballet russe depuis leur loge. La bordure art déco, les robes du soir et le cadrage intrusif reflètent avec raffinement l’innocence des années folles.

Un vent de modernité souffle dans la montée vers l’étage supérieur. Le voyage imaginaire, triptyque de plus de quatre mètres de large, trace un nouvel horizon, lointain et désaxant, avec la représentation d’un voilier s’éloignant d’une terre exotique à la végétation stylisée. Le tissage est plus gros, la gamme chromatique se limite au vert et au rouge, les formes se simplifient. Tant de nouveaux choix qui participeront à l’avènement d’un nouveau langage. Jean Lurçat, Marcel Gromaire ou encore Jean Dubreuil s’appliqueront à tisser sous l’inspiration médiévale au service de leur propre technique et non plus de la peinture.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement nazi commande des tapisseries exclusives qui resteront confinées dans les réserves du musée du Louvre. La Galerie des Gobelins les expose enfin, dévoilant une préciosité onéreuse impliquant plusieurs kilos d’or et d’argent importés d’Allemagne. Témoignage de la folie des grandeurs et d’une pensée hitlérienne, Le globe terrestre de Werner Peiner s’attache à représenter le monde sous le regard terrifiant de Goering, ministre du Reich. Originellement destinée à revêtir la bibliothèque de sa résidence privée de Carinhall en Allemagne, cette oeuvre inachevée signifie la race aryenne jusque dans ses tons colorés, mordoré et bleu sur fond étoilé. Gesetz, allégorie de la justice, pointe son glaive vers l’Angleterre, l’unique pays encore en résistance en 1940.

À la Demeure, galerie de Denise Majorel et de Pierre Baudoin, les artistes côtoient les liciers dans des projets adaptés à la technique de la tapisserie. Matisse se prête au jeu avec La femme au Luth, une toile déjà peinte dont il modifie l’agrandissement photographique, ajoutant une bordure à entrelacs qui cadre l’œuvre à la manière des tapisseries traditionnelles. Dans l’espace domestique, Le Corbusier s’essaye avec brio à ce qu’il appelle le « mural des temps modernes » avec une œuvre graphique aux aplats colorés décoratifs. Raoul Dufy, André Derain, Fernand Léger, Sonia Delaunay ou encore Pablo Picasso s’adonnent à cet exercice, ajustant leur œil à l’art de la tapisserie.

Le Corbusier, Canapé II, 1963, Ateliers Pinto, Aubusson, Laine – Photo © Mobilier national, Isabelle Bideau

Dès la fin des années 50, les peintres de l’abstraction s’imposent, si bien qu’à la IVe Biennale internationale de la tapisserie de Lausanne de 1969, la section française présente exclusivement des artistes du mouvement. Hans Hartung, Zao Wou-Ki et Raoul Ubac sont présents à la Galerie des Gobelins, plus décoratifs et abstraits que jamais sans leur texture picturale. En même temps, les artistes de l’art cinétique proposent des œuvres à tisser et les compositions hypnotiques de Vasarely semblent satisfaire sur ce nouveau support, bien qu’il participe à effacer toute résonance visuelle.

Suite aux interrogations sur la planéité de la tapisserie pendant les Biennales internationales de Lausanne, la manufacture des Gobelins ouvre un atelier destiné à expérimenter de nouveaux matériaux, naturels ou synthétiques. Ce laboratoire donnera le jour à l’incroyable Murlux de Nicolas Schöffer, une lice réalisée avec des tubes en plastique entrelacés réfléchissant la lumière. La tapisserie, transcendée, devient sculpture tissée.

Le tapis Plié-déplié de Marie-Claude Bugeaud symbolise une volonté de rendre compte d’une picturalité, avec l’apparition d’effets de coulures. Une carte du Japon d’Alain Séchas, ne pourrait être plus exacte en termes de reconstitution du coup de pinceau. Comme chez les peintres abstraits, la touche de l’artiste s’immisce dans cette pure illusion. L’artiste ne fait pas, il décide du modèle dans cet art où la démarche sans spontanéité questionne perpétuellement. L’œuvre circulaire de Carole Benzaken pousse la réflexion plus loin avec un effet d’image en mouvement. En parallèle, François Morellet ou Louise Bourgeois jouent avec les propriétés de la tapisserie, réalisant de nouvelles œuvres.

François Morellet, Composition 86.001 (en 2 pièces) 9 lignes, laine et lin – Photo © Mobilier national, Isabelle Bideau

Véritable rupture qui se forme durant le parcours, où les liciers adaptent au plus près les œuvres picturales jusqu’à tromper l’oeil. Mais les recherches et le foisonnement d’artistes concernés promettent des révolutions artistiques qui feront de la tapisserie une espèce en voie de modernisation.

AU FIL DU SIÈCLE (1918-2018), CHEFS D'OEUVRE DE LA TAPISSERIE

10/04/2018 > 23/09/2018

Galerie des Gobelins

PARIS

Le Mobilier national présente du 10 avril au 23 septembre 2018, « Au fil du siècle, 1918 - 2018, Chefs-d’œuvre de la tapisserie » à ...

Exposition terminée
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