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Will Ryman : l’œuvre grotesque et grave

Anne Malary 25 mars 2018

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Depuis le 21 mars, le Parc de La Villette est curieusement animé de têtes jaune soufre, d’un labyrinthe comme un jeu de pâte à modeler, et d’un être informe et noir ancré à son rocher. Grotesques ? Oui ! Mais matières sensibles aussi. Ces trois installations, Heads, Pac-Lab et Sisyphus, sont les œuvres monumentales de l’artiste américain Will Ryman. Nous l’avons rencontré un mois avant que La Villette ne commence à célébrer ses 35 ans. C’est à la lumière de ses mots bien choisis que nous nous promènerons encore au parc comme en Absurdie…

 

Will Ryman devant Pac-Lab, 2018©  Will Ryman – photo Antoine Antoniol / Getty Images

Vous avez été invité à concevoir des installations pour le parc de La Villette. Comment avez-vous donné forme à ce projet ?

J’ai beaucoup parcouru le parc et je voulais utiliser tous ses aspects, son espace, en y incorporant mes propres sujets. Ma proposition a donc connu trois ou quatre versions différentes avant que la dernière ne s’impose. Cela a pris deux ou trois mois.

Les sept « têtes » jaunes rythment la place de la fontaine-aux-Lions comme des points éclatants. Avez-vous travaillé avec l’architecture du lieu, et notamment avec les folies rouges pensées par Bernard Tschumi ?

J’ai plutôt travaillé avec l’environnement du lieu. Les gens, les différentes cultures qui le composent. La Géode a aussi été très importante, pour son reflet, et la fontaine pour ses lumières et ses couleurs.

J’ai remarqué les folies, et elles m’ont intéressé. Mais finalement elles sont restées étrangères à ce que j’ai conçu, sauf pour leur palette colorée. Elles m’ont paru remarquables parce qu’elles sont d’un rouge éclatant alors que le reste du parc est composé d’herbe et d’arbres. Mais je n’ai pas conçu des sculptures pour interagir avec elles.

Pourquoi avez-vous choisi le jaune ?

C’est en référence à l’histoire de l’art. Je ne voulais pas que ces têtes ressemblent à des sculptures classiques en marbre ou en métal. Je voulais qu’elles soient éclatantes car elles concernent la vie et la culture contemporaines. Presque comme la signalétique routière, dans un paysage industrialisé.

Mais Sisyphus est en bronze, car elle se réfère au monde classique !

Vous avez aussi conçu Pac-Lab près de la Géode. Diriez-vous que toutes ces sculptures sont uniques ou indépendantes ?

Elles sont indépendantes. Leurs conceptions sont liées, mais chacune est unique.

Will Ryman, Heads, 2018 © Will Ryman – photo Antoine Antoniol / Getty Images

Pouvez-vous parler des titres de vos œuvres, qui se réfèrent à la littérature, surtout absurde ?

Les grandes formes jaunes abstraites ont des titres absurdes, car je m’intéresse à l’inconscient, à ce qui se passe dans notre esprit avant qu’il forme une idée. Et cela n’a pas seulement conduit les titres, mais aussi la manière dont j’ai conçu ces œuvres. J’ai commencé avec un bloc d’argile. Je fermais les yeux, je travaillais l’argile aussi longtemps que nécessaire et je laissais la matière se former librement. Puis j’arrêtais, je continuais, j’arrêtais, je reprenais…

J’ai ainsi passé des jours et parfois des semaines à créer chaque œuvre. Et puis, j’ai lié cette manière de travailler à l’une de mes pièces de théâtre préférées, En attendant Godot. Deux types qui attendent quelqu’un qui ne se manifeste jamais – si c’était le cas, ça n’aurait aucun sens. J’ai donc souhaité nommer chaque sculpture avec une ligne tirée de cette pièce. J’ai choisi des répliques qui avaient l’épaisseur de vérités générales à propos de la condition humaine et de la culture, des gens. Des titres comme Nothing to be done, ou The essentials remain the same. Je vois beaucoup de visages dans ces têtes, qui observent leurs alentours ou lèvent les yeux au ciel, comme s’ils attendaient…. Parce que tout est né d’un mode de sculpture automatique, il y a une part d’inconscient. Une recherche. Une recherche comme dans En attendant Godot.

Sisyphus, elle, est inspirée de l’œuvre d’Albert Camus ?

Cette sculpture a été faite avec de l’argile comme les autres. Puis elle a été coulée en bronze, et montée sur un rocher. Je l’ai appelée Sisyphus car c’est celle qui ressemble le plus à une tête, un buste, mais aussi à un rocher ou une météorite. Et puis le concept du Mythe de Sisyphe m’a inspiré, car tout mon travail concerne la quête d’un sens.

Vous avez donc travaillé avec de l’argile. Dans le parc, elle est traduite en résine et en bronze. Vous avez autrefois utilisé des matières différentes, parfois toxiques. Comment modulez-vous ce rapport au matériau ?

Au début je travaillais avec du papier mâché, mais aussi de l’argile, comme aujourd’hui. Dans ma carrière, j’ai beaucoup joué avec la matière, elle a éclairé mes œuvres. La plupart du temps je voulais voir mes mains dans l’œuvre – à moins que le concept ait dicté un autre processus. C’est le cas de America : une cabane entièrement peinte en or, à propos de la croissance économique aux États-Unis. Tout l’intérieur était fait d’objets trouvés donc il n’y avait pas de sculptures faites à la main, c’était entièrement conceptuel.

Chaque fois, j’adapte la matière à mon œuvre. Mais l’argile est vraiment mon langage.

Will Ryman, America, 2013 © Will Ryman / Paul Kasmin Gallery, New York, NY

Justement, on voit bien cet aspect dans Heads et dans Sisyphus. C’est une façon de sculpter assez traditionnelle, par exemple Rodin travaillait aussi l’argile de manière très sensuelle, c’était un modeleur. Mais pour Pac-Lab, votre approche de la matière était-elle différente ?

Non, c’était pareil. J’ai aussi fermé les yeux, mais au lieu de laisser l’argile se former librement, j’ai essayé de faire des cubes parfaitement droits, seulement avec les mains, tout en sachant que ce serait impossible sans outils… Enfin, comme si des lignes pouvaient être parfaitement droites – ce que je ne crois pas.

Donc je savais que le résultat représenterait ma propre interprétation corporelle de la représentation sensible et visuelle d’un cube. Et ce qui s’est passé à la fin, c’est qu’elles ressemblaient beaucoup à des reliques comme Stonehenge, ou à des blocs qui auraient été érodés par le temps. Ou encore, à la représentation enfantine d’un cube !

Il y a un aspect primitif en fait ?

Oui exactement.

Quand vous concevez cette installation, considérez-vous le parc comme une scène, un espace de jeu ? C’est vrai que c’est monumental comme Stonehenge, mais cela ressemble aussi à un jeu vidéo…

Oui, j’ai beaucoup travaillé avec l’environnement en y infusant l’histoire, et mon expérience. Cela combine donc la fabrique primitive d’objets et une création purement contemporaine, avec des références à la culture des jeux vidéo : l’âge digital, les pixels, la consommation, la quête d’une sortie ou d’un but… Et j’ai voulu placer cela devant la Géode qui est comme un miroir, car toutes ces œuvres sont les reflets de qui les expérimente.

Vous ne pouvez pas concevoir sans prendre en compte les gens qui expérimenteront vos œuvres ?

Non.

Dans le parc, on voit bien les promeneurs dépasser des haies de Pac-Lab, s’avancer des têtes… Vous avez fait précédemment des œuvres figuratives, qui représentaient plutôt les gens, votre approche pour La Villette est-elle différente ?

Oui, dans le sens où ces sculptures sont plus abstraites, plus liées à l’inconscient. Les projets antérieurs parlaient de situations de la vie urbaine. J’ai grandi à New York, donc beaucoup de mes œuvres précédentes sont presque comme des tableaux à taille humaine. Des figures absurdes ou grotesques dans des situations banales et quotidiennes, comme des gens qui attendent le bus. D’autres étaient surréels, car je m’inspire aussi du mouvement Dada et du surréalisme.

C’est le cas de The Pit : des figures dans une fosse, qui lèvent les yeux. Mais la fosse est une boite parfaitement carrée par laquelle on regarde, comme si c’était un objet architectural plutôt que ce qu’on pourrait appeler… un trou !

Will Ryman, Pac-Lab, 2018©  Will Ryman – photo Antoine Antoniol / Getty Images

Est-ce votre lien à la ville qui vous a mené à choisir la monumentalité ? Vous auriez pu créer des sculptures de 50 centimètres, mais vous pensez à l’échelle de mètres !

Avec le parc oui. C’est mon intérêt pour la vie urbaine qui inspire ce format. Dans un parc, il y a tant de cultures et de gens qui se mêlent. Tant d’histoires et de situations différentes se produisent entre ces gens. Ça m’a toujours intéressé.

Mais tout mon travail dans La Villette exprime surtout cela parce qu’il fait interagir la matière avec la condition humaine. Ces objets sont faits de l’inconscient, et c’est ce processus qui est l’œuvre.

Une dernière question au sujet du processus : est-ce que vous dessinez avant de sculpter ?

Non. Je ne dessine jamais. J’écris.

Alors quand vous travaillez, procédez-vous comme un sculpteur ou plutôt comme un dramaturge ?

Je pense plus à la matérialité. Mais quand je sculpte, je travaille avec les concepts qui m’intéressaient quand j’écrivais pour le théâtre. C’est la même inspiration, mais la matérialité est une part essentielle des sculptures de La Villette.

Comment est né ce cheminement de la littérature vers la sculpture ?  

Dans mes pièces, j’inventais des mots et je m’intéressais à leur articulation : j’aimais leurs sonorités, leurs sens ne m’importaient pas. Donc les dialogues étaient des successions de sons, de syllabes, et de rythmes musicaux, mais finalement ils ne disaient rien de compréhensible… donc personne ne voulait les produire ni les jouer ou les diriger, car personne ne les comprenait. Mais c’était précisément ça le sujet ! Ne pas comprendre, ne pas savoir qu’il y a un sens là, un sens qui est inarticulé.

Donc après douze années d’écriture, comme personne ne voulait jouer mes pièces, j’ai commencé à sculpter mes personnages. Mais là encore, je ne voulais pas sculpter leur apparence mais le processus de leur pensée. Et c’est ce que j’ai fait pour La Villette. J’ai sculpté des pensées.

C’est ainsi que j’écris. La nuit dernière, je me suis levé et j’ai inventé des mots insensés, parce qu’ils signifient plus pour moi qu’une écriture littérale. Je fais les objets de la même manière. Souvent un sens ou un propos n’est pas articulé, mais on sait qu’il est là. Ce n’est pas insensé, c’est juste incompréhensible, et c’est le sujet d’En attendant Godot.

Les Chaises de Ionesco aussi exprime cela, avec ce vieux couple qui attend que le grand orateur vienne leur révéler le sens de la vie. Il arrive, il y a un orateur, il y a un sens ! Mais son langage est incompréhensible. C’est ce qui est drôle et effrayant à la fois et c’est ce que je vois dans ces objets : il y a de l’humour là-dedans, il y a du macabre, beaucoup de choses les traversent.

Will Ryman, Sisyphus, 2018©  Will Ryman – photo Antoine Antoniol / Getty Images

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