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« Femmes Totem » au musée de l’Homme

Anne Malary 9 mars 2018

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Le 8 mars s’est greffé un cocon de bambou dans l’atrium clair du musée de l’Homme. Il est habité de figures de femmes d’Outre-Mer qui nous parlent de leurs vies et de leurs terres. Passez ce ventre trans-lucide et sensoriel…

©  Gilles Elie-Dit-Cosaque

« Femmes Totem » est une installation éphémère – posée jusqu’au 19 mars – et membre du projet Femmes Totem d’Outre-Mer initié par l’association Couleurs Karayb. Les autres branches de l’événement s’étendent au Grand Rex – avec un spectacle musical le 21 mars – et au salon littéraire qui se tiendra le 10 mars au musée de l’Homme. Tous mettent en lumière l’œuvre des femmes ultramarines.

Ces croissances sont les rayons d’une trame qui se révèle par la parole, d’une voix longtemps condamnée. Dans l’atrium du musée de l’Homme, elle s’élève en architecture cocon et vortex.

Ajourée de bambou, elle laisse passer la lumière de la verrière sur les créations de dix artistes femmes ultramarines. Cette structure légère oscille parfois aux courants de l’air. Elle vit comme un totem vibre, ou comme bat le ventre d’une mère.

© Arlette Rosa-Lameynardie

On entre curieux par son entrée serrée, qui peu à peu nous aspire et nous fait longer le corps d’une anatomie qui se libère au fil des paysages, des poèmes et des paroles, des robes et des corps construits par les artistes. Ils sont suspendus aux arceaux de bois ou sur des poteaux doubles légers mais bien ancrés à la terre par leur base de ciment.

Ces créations se répondent sans mot car il n’y a pas de longs cartels. C’est le souhait du scénographe, Gilles Elie-Dit-Cosaque, qui préfère laisser les œuvres toucher sans entrave le spectateur. Trop expliquer aurait enchainé l’attention, qui s’amarre plutôt d’œuvre en œuvre et noue par associations ce grand cordage.

Car si les pièces que Gilles Elie-Dit-Cosaque a choisies parmi les créations de chaque femme sont indépendantes, elles sont ensemble liées en une seule fiction. Cette dernière prend des allures de réalisme merveilleux, intrinsèque à la langue créole.

Dès le début, la narration nous parvient par les mots de la poétesse Véronique Kanor à travers des microphones : « Combien de fois j’ai entendu : “pourquoi tu ne restes pas là, sur place, en place, dans ta place ? Pourquoi tu pars, et nous ? “ J’ai répondu : et moi ? J’avais 20 ans, […] j’étais si jeune, si femme, j’avais tellement de foi ».

L’installation a la fragile audace du geste de l’héroïne martiniquaise : foutre le camp. Entre chaque borne d’extrait accrochée aux parois, des sons comme de petits carillons diffusent le rythme de l’histoire.

©  Gilles Elie-Dit-Cosaque

Les portraits-paysages photographiés par Arlette Rosa-Lameynardie l’imagent. Ils témoignent de la naissance de quartiers spontanés en Martinique dans les années 1960 et 1970, aux alentours de Fort-de-France. Près d’un homme entouré d’enfants sur un banc, le chantier de construction du quartier Volga-Plage tend des arcs qui font écho à la structure de l’installation.

Puis corps, visages collés par Florine Demosthène, sont plantés parallèlement aux « robes missions » de Stéphanie Wamytan. Cette dernière ironise la censure autrefois imposée par l’Église aux corps des femmes kanak. Sur les blouses blanches qui couvraient les chairs, elle ourdit l’ironie en dessinant des positions du Kama Sutra, des symboles kanaks ou des billets de banque.

Des lignes de romans dessinés de visages donnent des traits et des paroles aux chemises pendues et décharnées : « Sa fille est rentrée, a fait l’esclavage, cette drôle de guerre où tu n’as plus ton corps pour te battre, tes pieds pour courir, tes yeux pour continuer à scruter l’horizon[1]. »

Ces mots nous charrient vers deux toiles de Kelly Sinnapah Mary. Deux figures entre les palmes vertes s’apposent sur les ramures des photographies d’Anabell Guerrero, les Pierrotines vêtues de longues robes à motifs végétaux. Les matières et les formes se font écho, enfin la texture se meut en textes composés par Gilles-Elie-Dit-Cosaque.

Son application interactive – le Distributeur Empathique de Paroles Aléatoires à caractère XX (DEPAX) – croise les champs lexicaux et les thèmes d’auteurs d’outre-mer (Césaire, Glissant,…). Si l’on se place devant une petite caméra, un ordinateur interprète nos esquisses d’émotions par reconnaissance faciale et génère des haïkus à partir de ces mots. On peut repartir en lisant nos phrases imprimées.

À lire aussi, toute l’anatomie de l’installation. Du haut du balcon du musée, on la voit unie par tant de liaisons. Composée de dix voix, la femme totem « est allongée là »[2].

 

[1] Fabienne Kanor, « Humus », Gallimard, 2006

[2] Gilles Elie-Dit-Cosaque

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