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Ceija Stojka, une artiste rom dans le siècle

Anne Malary 27 février 2018

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C’est l’histoire d’une enfant déportée à l’âge de 10 ans avec sa famille, et qui a survécu à trois camps de concentration : Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen. Quarante ans plus tard, en 1988, Ceija Stojka a 55 ans et commence à parler le langage de sa mémoire : elle écrit, dessine et peint. Elle devient la première femme rom rescapée des camps de la mort à témoigner de son expérience concentrationnaire. La maison rouge expose ce récit.

Ceija Stojka, Sans titre, sans date, acrylique sur carton © Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy Galerie Kai Dikhas

A l’imparfait

« Quand on roulait ». Le grand récit de Ceija Stojka commence là, au plus loin du souvenir en forme de poésie radieuse et faste, et féconde et bruissante.

J’aime la pluie, le vent et l’éclair,

Quand les nuages masquent le ciel,

Et que le vent danse avec le feuillage de l’arbre,

La pluie donne aux fleurs la vie

Et emplit les timbales dans notre campagne.

Ceija Stojka décrit alors dans ses tableaux fertiles une simple vie de Roms. L’herbe occupe les trois-quarts de la toile, les arbres se penchent sur le berceau des roulottes. C’est la nature bienveillante et bien aimée. Les textes charrient tout un imaginaire en tons majeurs, faits de caravanes et de coqs en plein air, sur la pelouse piquetée de touches rouges.

Ceija Stojka, sans titre, 2003, craie et acrylique sur papier © Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy collection privée, Paris

Corbeaux tournesols

Les larges champs de tournesols voient déjà courir entre leurs sillons les personnages de la fable réelle de Ceija Stojka : Sidi, Wackar, et leurs six enfants, Mitzi, Kathi, Hansi, Karli, Ceija et Petit-Ossi. C’est encore le temps du rêve « les pieds nus sur la terre brune quelque part en Basse-Autriche près de Vienne » sous la fleur jaune « légendaire des Tziganes » que Ceija Stojka peint en « touillant les couleurs au creux de sa paume, les étalant parfois avec les doigts[1]. »

Mais brusquement, « ça a basculé », tous les personnages sont devenus des indésirables comme de mauvaises herbes exogènes à la terre, qui ont dû partir à la grande ville de Vienne. C’était en 1942.

Loin des grands tournesols, la famille a rencontré les arbres et les tas de feuilles du Parc du Congrès pour se cacher en cas de rafle. Les branchages comme des grillages – déjà – saturent les toiles à la verticale dans les buissons où s’enfouissent les yeux, toutes les heures du jour et de la nuit. Le ciel au-dessus des paysages est criblé de corbeaux. C’est encore le temps de la traque.

« Mais rien n’y fit, Auschwitz nous avala » un jour de mars 1943.

Ceija Stojka, Lazas ame, Wir schämen uns, 1944, 2003, encre sur papier © Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy Galerie Kai Dikhas

Les corps blancs

Le train Vienne-Auschwitz en perspective sur le rail s’envole comme une dorsale sur le ciel rose et rouge. On pense aux paysages couchés et penchés de Soutine, mais aussi bientôt à la peintre Rose Wylie qui vivait enfant à Bayswater, durant le Blitz. Au-dessus de ses parcs naïfs, des avions bombardent la ville et font « ack-ack » comme l’artillerie anti-aérienne de la Seconde guerre mondiale.

Pour illustrer les mois de 1944, Ceija Stojka déroule sa narration comme un livre d’histoires aux pages nues de couleurs. Les silhouettes translucides des victimes frissonnent près des uniformes épais des nazis qui toujours ont une posture injonctive. « Maman, l’eau est glacée. Na dara muri (n’aie pas peur, ma…) Déshabillez-vous, allez, allez ! Dans cette caisse de fer-blanc, il y avait de la poudre anti-poux. » « La vérité nue. »

Il y a la froideur de la dissection clinique et de l’humiliation dans la description des corps « serrés les uns contre les autres qui emplissent la toile, mais vus d’en bas, à la hauteur des yeux d’une petite fille[2]. » L’artiste y intercale sur la feuille ses dialogues avec sa mère, ses sentiments d’enfant entre les ordres des gardiens.

Sa peur est aussi foncée que les uniformes des gardes, elle est une masse d’encre noire qui ressemble à un loup dévorant les barbelés. C’est son langage.

Ceija Stojka, Auschwitz 1944, 2009, acrylique sur toile © Ceija Stojka, Adagp, 2017. Collection Antoine de Galbert

Le langage se souvient

La peinture pose en regard des matières rugueuses et vives. Si les corps sont toujours agglutinés, pourquoi ne pas conglomérer du sable sur l’acrylique pour les figurer ? Il y a aussi entre les rectangles réguliers des camps, des perles et des éclats d’argent. Quand il n’y a plus de voix, la matière est parole.

Les charniers sont encore criards comme la mémoire qui semble n’avoir jamais grandi après cela. Se voyant si choqué devant ces cloaques de corps, on imagine la vision horrifiée de l’artiste, qui des années après les camps a replongé dans ces flammes sanguinaires entre lesquelles des personnes tombent à la verticale, les bras levés dans le même sens que leurs côtes saillantes. Au dos de la toile SS 1995 : « J’ai du mal à décrire ces choses. Excusez-moi, Ceija. La vérité. »

A Ravensbrück, le deuxième camp, les femmes sont aussi les gardes SS – « leur chien est beau, mais il mord. » Elles domptent, grandes géantes, les rayons de femmes en vifs tissus colorés comme de petites poupées. Une de ces figurines est tombée et a laissé quelques gouttes de sang très rose.

Aujourd’hui écrit l’artiste, « cela doit devenir un centre commercial Multi. Le lieu où régnait la faim doit désormais servir aux riches, et nos morts doivent s’effacer. Je le dis, nos morts dansent sur les lieux des camps, et ils ne se laisseront pas chasser par quiconque parce qu’eux, leurs âmes sont éternelles et elles ne s’effaceront pas. »

Les couleurs si pures ne s’effacent pas non plus parce qu’elles ont été tout ce qu’il y avait à Bergen-Belsen en 1945. C’était déjà le printemps dans la mort ambiante et la nature en travail faisait pousser de l’herbe sous les baraques : « Vert clair ! Si haute ! Comme du lait, avec des pieds blancs ! […] on mangeait ça comme du sucre. Quand il n’y a plus rien, tu manges tout… » Si les jeunes impressions grandissent les éléments, l’aridité fait étinceler les couleurs rares. Pour cela aussi, les peintures de Ceija Stojka ont le langage de l’enfance.

Mais l’artiste est souriante car elle soulève les âmes des morts : « Toujours, quand je reviens à Bergen-Belsen, c’est comme une fête ! Les morts volent dans un bruissement d’ailes. Ils sortent, ils remuent, je les sens, ils chantent, et le ciel est rempli d’oiseaux. »

Après les murs gris, le jaune bourgeonne enfin sur les derniers murs du retour à la vie. Ils dépeignent un monde banal et joyeux.

Les tournesols, ourlets charnus, n’ont jamais été aussi épais qu’en cette sensualité retrouvée. Un arc-en-ciel bénit un potager, une roulotte, de longs peupliers penchés. Il y a toujours du vent. « Et pourtant nous vivons encore. »

Portrait de Ceija Stojka – Photo : Christa Schnepf

 

[1] Florence Aubenas, « Ceija Stojka, Une œuvre arrachée à l’oubli », 25 février 2017. M, le magazine du Monde.

[2] Ibid.

CEIJA STOJKA, UNE ARTISTE ROM DANS LE SIÈCLE

23/02/2018 > 20/05/2018

La maison rouge

PARIS

Ceija Stojka est née en Autriche en 1933, cinquième d'une fratrie de six enfants dans une famille de marchands de chevaux rom d'Europe Cen...

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