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L’art et l’espace : où l’on verra une coccinelle Volkswagen suspendue dans une salle du Guggenheim

Anne Malary 15 décembre 2017

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En 1969, le sculpteur Eduardo Chillida et le philosophe Martin Heidegger mettent un point d’orgue à leur collaboration en publiant un livre d’artiste, L’art et l’espace. C’est le prélude à l’exposition qui se tient à Bilbao depuis le 5 décembre. Plus d’une centaine d’œuvres et autant de visions abstraites s’épanouissent dans un espace à leur mesure : le Guggenheim conçu par Frank Gehry, et l’on y parle davantage des états de l’espace, dans l’espace, que de noms d’artistes stars. 

Damián Ortega, Chose Cosmique, 2002 – Courtoisie de l’artiste et de kurimanzutto, Mexico

Espèce d’espace

L’exposition célèbre le lieu et l’architecture à travers l’art et opère le dialogue entre espace et volume. Car le Guggenheim Bilbao a 20 ans cette année. Il est un espace posé là, entre les montagnes et dans une enclave. Il a l’air d’un ovni et pourtant, pour peu qu’on le regarde au pied des montagnes, on voit qu’il suit leurs vagues. Il ajoute un espace à l’art et en donne aux œuvres qu’il accueille entre ses murs. Il invite aussi des œuvres hors ses murs : cette exposition présente les pièces clefs de la collection du musée ainsi que celles qui font partie du réseau de musées Guggenheim et de collections internationales.

La première question réside en la première salle : comment l’espace, entité imperceptible par définition, est-il devenu un thème fondamental de l’art abstrait, et en particulier de la sculpture ? On parcourt la réponse du papier croquis et écrit à l’art dans l’espace.

Les artistes internationaux explorent cette même question à partir des années 1950, et leurs recherches culminent à la fin des années 1960. Georges Pérec publie Espèces d’espaces, et les formes plastiques se multiplient se déploient.

On voit dans cette salle Gordon Matta-Clark et ses collègues éventrer en cercle les immeubles de Beaubourg : c’est Conical Intersect. Le Model for Construction de Naum Gabo en plexiglas et en fil suspendu à une corde, est comme une petite force dorée et giratoire, un précieux objet tendu près d’une construction de fils avec au milieu une forme en amande, posée comme un cadre. Une déclinaison filée.

Pierre Huyghe, Gardien du temps, 2002 – Adrastus Collection

Ce qui l’est aussi, ce sont les mutations de l’espace, dans l’espace qui a pris mille facettes dans le temps selon les données qui l’ont traversé et densifié. Le monde des objets se fait écho de cette situation en la réfléchissant, et effectue ainsi une archéologie du présent. Il explore les métamorphoses et les combinaisons. Jean-Luc Moulène utilise tous les matériaux dans ses sculptures, il suspend au bout d’une corde fragile une tête d’enfant en pierre qui ressemble à un casque.

Dans une démarche plus scientifique, Agnieszka Kurant fait léviter des météorites : c’est ce que l’espace étoffe de l’œuvre, des pierres pulvérisées et suspendues à des fils qui paraissent flotter. L’artiste y adjoint en projection, le langage crypté d’un signal radio – le signal « Wow ! » – venu d’on ne sait où, d’on ne sait qui, gravé sur du verre et illuminé sur le mur blanc.

Il y a non loin comme une robe d’argent qui lévite : c’est l’œuvre d’Alyson Shotz, de l’aluminium perforé et suspendu comme trois vagues successives, des relents d’argent en rideau dans la salle blanche. L’art dans l’espace perfore aussi les murs, comme Le Gardien du temps de Huyghe, un petit trou qui révèle un rond de bois en auréole dans le ciment.

Entre les murs eux-mêmes, il n’y a pas d’espace sans lumière. Avant, après de perforer l’espace, c’est elle qui nous fait pénétrer en lui. Elle et ses couleurs créent l’espace. Ainsi Marcius Galan module notre perception : Section diagonale crée l’illusion d’une vitre de verre par un jeu de teintes et d’éclairage qui sectionne l’espace en une grande diagonale.

Marcius Galan, Section diagonale, 2008 – Inhotim Collection, Brésil

Échelles d’espaces

Les concepts qui irriguent le dialogue entre Heidegger et Chillida sont le lieu, la présence des choses, la relation entre l’art et la science.

Suivant leur ouvrage, l’exposition envisage comment l’œuvre d’art « s’approprie l’espace » et comment l’espace « traverse l’œuvre d’art ».  Le volume est vorace et dévoré par le lieu. Quelles sont les connexions et les conversations silencieuses entre les œuvres d’art et les forces qui les font – pesanteur, lumière, équilibre ?

Les œuvres distordent l’espace ambigu et il est difficile de savoir si parler d’une forme est parler du vide qui l’entoure et lui permet d’exister : les pièces font un parcours en zigzag dans l’espace et changent les échelles, l’espace se détend et se miroite à leur surface.

Une autre pièce accueille des œuvres qui elles se délitent. On l’a nommée « Entre les atomes » et elle expose la relativité de l’espace. C’est l’idée que les choses ne sont solides qu’en apparence car elles sont faites de particules, d’atomes séparés du vide. Et quand il y a atomisation de la matière, tout diffère soudainement. Voici la pièce la plus impressionnante de l’exposition : une Coccinelle Volkswagen explosée mais en ordre, suspendue au plafond par cent fils, entièrement démantelée.

L’auteur de cette mécanique est Damián Ortega : le squelette de sa machine se nomme Chose cosmique ; ce n’est plus une voiture ce sont des câbles, des barres entrecroisées et du méthacrylate. Juste en face comme en dialogue, il y a une forme très solide composée par Maria Elena Gonzalez : du bois peint à l’acrylique forme une maison sous un cube comme un glaçon de plastique, plein et rigide, transparent mais opaque, une maison rouge et floue sous le givre. Et hors de l’architecture de cette pièce, sur un petit écran flottent librement des bulles qui font voyager le phénomène des atomes dans l’espace et le ciel : hallucination ou vue réelle ?

Olafur Eliasson, La lune qui respire, 2016 – Courtoisie de l’artiste et de Tanya Bonaldar Gallery, New York

Puis les échelles exilent aussi l’espace : les œuvres proposent parfois des voyages immobiles, comme ces deux œuvres d’Olafur Eliasson disposées face à face. L’une est une boussole suspendue au plafond qui s’aligne magnétiquement sur l’axe Nord-Sud de la galerie. Elle s’oriente vers un cercle, un cycle lunaire reflétant à l’envers le visiteur qui s’en approche. Au cœur de cette salle en rotonde comme un entrepôt au plafond bas, on voyage et on s’élève, cosmiques.

Et par ces œuvres, les lieux semblent inépuisables. Le Cercle de Bilbao par Richard Long est posé là sur une terre comme un ovni fraîchement atterri. Les fragments d’ardoise peuvent donc faire un rond sur le sol et téléporter dans un musée un cromlech ou l’empreinte d’un lieu étranger à nous et permanent. Permanent comme les points de Lee Ufan, ou plutôt From Point, car c’est un point de départ en pigment minéral qui s’éclipse, s’estompe, s’épuise et reprend son souffle par deux fois.

La répétition est aussi celle des couloirs de néons creusés par Iván Navarro dans les murs de l’espace clos. On est tenté de tirer leurs portes pour entrer dans ces sortes d’infinies chambres froides. Dans cette exposition, on croit toujours voir se distendre l’espace.

Mais c’est une illusion et l’on se retrouve là dans l’espace incroyable qui permet tout car il semble avoir tout osé : le Guggenheim de Bilbao, ses ailes argentées, ses marbres jaunes, un espace vaste et imbriqué.

Iván Navarro, Sans titre (triptyque), 2011 – The West Collection, Oaks, Pennsylvanie

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