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La dessinatrice Ana Penyas fait poser les protagonistes et les couleurs de la mémoire espagnole

Anne Malary 8 décembre 2017

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L’illustratrice espagnole Ana Penyas vient de publier deux albums qui narrent en images les objets, les personnes, les couleurs de la mémoire de l’histoire en Espagne. Le premier ouvrage évoque ses grands-mères, qui ont vécu le temps de l’après-guerre, et le second parle de la transition démocratique. Toujours, les dessins portent les rides, les expressions, les teintes subtiles, pudiques et directes, du passé qui surnage en mémoire.

Estamos todas bien © Ana Penyas

Estamos todas bien : hommage aux grands-mères, femmes de l’après-guerre

Une femme en blouse rouge fait corps avec son fauteuil gris. Pourtant elle tente pendant quinze minutes de s’en détacher, juste de se lever. Elle n’ira pas plus loin pourtant, c’est le lot des corps âgés et ankylosés, aux membres raides et malades. Maruja, la grand-mère de l’auteure de la scène, se reconnaît mais ne comprend pas très bien ce qu’elle fait là en protagoniste d’un album graphique.

Cette bande-dessinée s’intitule Estamos todas bien, « Nous allons toutes bien », et il vient d’être publié chez Salamandra Graphic. C’est un hommage aux grands-mères de l’illustratrice, Ana Penyas, et un éloge aux femmes de leur génération, l’époque d’après-guerre. Pour cette œuvre, l’auteure a reçu en 2016 le Prix international de roman graphique FNAC-Salamandra Graphic.

Elle y dessine et fait le portrait de femmes âgées, celles qui ont survécu au temps du silence, et parfois ont vécu des éclats d’enthousiasme quand elles ont appris à conduire – c’est la confession d’Herminia la grand-mère maternelle.

Estamos todas bien © Ana Penyas

Servie par une mise en scène originale, en cases carrées répétant les formes et les motifs pour narrer les sujets et le rythme, l’œuvre est aussi graphiquement très fine : Ana Penyas a parfois eu recours au transfert photographique. Une technique qui alterne avec celle, plus conventionnelle, du dessin au crayon.

L’illustratrice accorde aussi aux sujets humbles des pleines pages. Ainsi les objets domestiques qui environnent ses grands-mères de manière journalière sont-ils détaillés et longuement regardés : une marmite de lentilles, du fil et une aiguille, le tablier, le panier à linge.

Herminia García López (née à Quintanar del Rey en 1930) est joyeuse, Maruja Pascual Herranz (Madrid, 1932) est amère. L’une vient d’une famille intellectuelle, l’autre a vécu un mariage non désiré. Toutes deux constituent des types d’une époque qui les a vues obéir et se calfeutrer dans un silence de coton. Deux femmes parmi tant d’autres, qui ont aujourd’hui dépassé les quatre-vingt ans, et ont consacré leur existence à justement la mener à bien, cette vie et celle des leurs, comme une obligation que l’on ne remet pas en question, comme un principe qui induit l’oubli de soi.

En Transición : la transition démocratique, souvenir exhumé

Ana Penyas révèle ces visages comme elle remue les consciences dans l’album qu’elle a aussi publié en novembre dernier : En Transición, au sujet de la transition démocratique en Espagne.

La dessinatrice y explore de nouveau le thème qu’elle infuse dans toutes ses œuvres : la mémoire historique. Cette fois, ce processus est abordé de manière plus explicite et plus directe. Elle narre une période entre deux : la sortie du franquisme et le régime démocratique, racontée par des gens ordinaires.

En Transición © Ana Penyas

Ce faisant, l’auteure connecte cette mémoire à l’époque contemporaine. Selon elle, le processus de transition et de mémoire n’est pas tout à fait résolu, il n’est « pas clos ». Et pour peindre cela, elle choisit du noir, du gris et du blanc, enfin un rouge associé à la lutte, qui pique un climat de gêne.

Elle insère aussi une référence à l’actualité catalane avec une scène finale dessinée en septembre dernier. Elle y dépeint une société multiculturelle, un pays bien distinct qui ressent la nécessité de dialoguer et d’entreprendre. « Il y a deux ans de cela, nous avions une autre sensation, nous pensions que le ton serait plus positif et révolutionnaire. Puis notre perception a changé. » Elle parle d’une révolution silencieuse, de la volonté profonde de changement et de l’inévitable déception quand on constate que rien ne se fait aussi rapidement qu’on le voudrait.

Ana Penyas et le scénariste Alberto Haller ont créé « le premier livre qui traite de manière illustrée de la période de la transition espagnole ». Ils n’abordent pas seulement cette période comme une charnière entre le franquisme et la démocratie, mais traduisent aussi la transformation de la société, de son environnement et de ses luttes.

Los días rojos de la memoria © Ana Penyas

L’album s’éloigne ainsi des observations complaisantes en abordant la transition réelle d’un pays qui continue d’être aux prises avec son passé et ses comptes. Car selon les mots d’Ana Penyas, en 2017 le souhait est de « sortir des clichés, affirmer la lutte. »

« Dans ce livre, nous parlons des personnes normales et ordinaires, pas des figures politiques, et ce ton est tenu jusqu’à la fin.» Effectivement, les visages familiers inévitablement présents le sont à l’arrière-plan : on croise ainsi de loin Arias Navarro, Salvador Puig Antich ou Gloria Fuertes.

La bande dessinée est conçue comme une réflexion autour des silences et des tabous de l’après-guerre, entre vocabulaire implicite et explicite. Elle accorde et dédie même, aussi, une image saisissante à tous ceux qui ont été assassinés durant le franquisme et dont les dépouilles sont toujours à identifier dans les fosses communes…

Capable de montrer les faits les plus crus et de conter la mémoire la plus pudique à travers le dessin, Ana Penyas fait avec ces deux ouvrages la somme de ses travaux d’illustration tels que Los días rojos de la memoria (« Les journées rouges de la mémoire »), qui raconte les mémoires de Longinos Lozano, républicain né dans un village de Requena en 1909. Un sujet d’histoire, du passé «  toujours présent », à travers quelques protagonistes, autant de témoins.

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