Votre action a été enregistrée avec succès !


expo_une_favori
expo_cercle_1 CÉSAR

13/12/2017 > 26/03/2018

Centre Pompidou

- PARIS

expo_cercle_2 DEGAS

28/11/2017 > 25/02/2018

Musée d'Orsay - PARIS
expo_cercle_3 PHOTOGRAPHISME

08/11/2017 > 29/01/2018

Centre Pompidou - PARIS

LA NEWSLETTER

Apocalypse, histoire intime d’un chef-d’œuvre

Anne Malary 7 décembre 2017

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

L’hiver est décidément animé au château d’Angers ! Si dans la chapelle s’élève une contemporaine cathédrale de fil, dans sa galerie la tenture de l’Apocalypse se révèle sous des lumières nouvelles, et une exposition nous présente son histoire intime jusqu’au 11 février 2018.

Détail de la tapisserie de l’Apocalypse © exponaute

Histoire d’une commande

La vie de la tapisserie commence par… sa naissance ! C’est au temps des ducs d’Anjou, à la fin du XIVe siècle, que l’œuvre voit le jour. Louis Ier de France la commande vers 1375. Ce grand amateur d’art est roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, et son portrait en pied nous introduit à son monde…

Il est fastueux et flamboyant sur un ciel lourd et noir. Son poignard d’or suspendu à sa ceinture luit près d’une bourse sur une riche tunique beige et rouge. Au sommet de sa tête un turban est noué… Voilà qui pose une ambition méditerranéenne.

Grand mécène et commanditaire plutôt fantasque, parfois même étrange, Louis Ier  est un peu dangereux pour les finances… À la mort de Charles V en 1380, au temps de la Régence, on lui confie tout sauf le capital du royaume !

Louis Ier de France par le Baron Charles de Steuben © exponaute

Autour sont exposées quelques oeuvres de la collection de Louis Ier d’Anjou. Parmi les plus précieuses, des valves de miroir en ivoire illustrées de l’attaque du château d’amour. La seule pièce de sa collection d’orfèvrerie aujourd’hui conservée porte une scène de courtoisie minutieusement taillée dans la matière.

On entre plus avant dans l’intimité de la tapisserie lorsque l’on se penche sur les comptes du duc d’Anjou, qui font figurer en janvier 1378 les noms des professionnels qui l’ont confectionnée : Jean de Bruges pour les maquettes, Nicolas Bataille, le marchand, et Robert Poisson, le propriétaire des ateliers de tissage :

À Hennequin de Bruges, peintre du Roy notre Seigneur, sur ce qui peut ou pourra être dû à cause de pourtraitures et patrons par lui fait pour lesdits tapis à l’histoire de l’Apocalypse

L’Attaque du château d’amour, valve de miroir en ivoire, XIVe siècle © exponaute

Voilà que se déroule le destin de la tenture. De trésor princier elle devient celui de la cathédrale d’Angers. Le roi René, petit-fils de Louis Ier, en hérite et en prend soin. Lorsqu’il doit quitter les lieux, il la fait transporter en sa demeure au château de Baugé. À sa mort son testament est exécuté : la tapisserie retrouve les murs de la cathédrale d’Angers. C’est à l’été 1480, l’œuvre devient un objet religieux. Puis on la range dans un grand coffre dans la sacristie, plus tard dans une armoire du cloître. Elle est alors tendue régulièrement dans l’édifice : à Noël, à Pâques, pour la Pentecôte ou à l’occasion de la Saint-Maurice.

Vue de l’exposition © Olivier Rivière – CMN

Mais bientôt, on s’en détache : la tapisserie est mise en vente au XVIIIe siècle mais elle ne trouve pas d’acquéreur, on l’utilise et en abuse, elle devient même tissu de protection pour couvrir les chevaux, les orangers, les planchers… Elle est ainsi découpée, la laine est mutilée.

Une œuvre de matière

Les cimaises de l’exposition portent également, et c’est inédit, quelques fragments de la tapisserie qui ne sont pas exposés usuellement. On a donc la chance de pouvoir se pencher sur les détails tissés en laine, de savourer les couleurs dégradées sur des éléments qui au loin semblent homogènes, subtilement…

Vue de l’exposition : comment fabrique-t-on une tapisserie ? © Olivier Rivière – CMN

On s’approche alors de plus près de la matière fragile, qui intrigue. Comment fabrique-t-on une tapisserie ? C’est ce que l’on découvre concrètement dans une salle : comment une œuvre est tissée manuellement, comment deux types de fils alternent longuement. Un dispositif interactif, des jeux et des couleurs, des vidéos montrent des licières au travail qui nous introduisent à leur technique !

Et puis on apprend l’histoire matérielle de l’oeuvre : comment il a fallu retrouver, recomposer, restaurer l’Apocalypse. Car après sa période de désaffection, elle sort considérablement abîmée. L’État la met en vente en 1843, et c’est l’évêque d’Angers qui la rachète.

Trois ans plus tard, le chanoine Joubert est chargé de veiller sur le trésor, et donc sur la tapisserie de la cathédrale. Saisissant sa grande valeur artistique, il se lance dans une recherche perpétuelle pour rassembler les fragments troués et tronqués. Pendant plus de dix ans, il œuvre à la restauration de la teinture.

Essais de recomposition de l’ordre de la tapisserie par le chanoine Joubert © exponaute

Et parallèlement, il l’étudie, avec à l’appui le texte de saint Jean. Peu à peu il assemble le puzzle, recompose la frise, remet en ordre les scènes. Ce faisant, il sauve l’Apocalypse. On découvre tous les documents de ce labeur passionné réalisé au rythme de tâtonnements. Les dessins, les recherches du chanoine se découvrent comme les coulisses intimes d’un chef d’œuvre qui a aujourd’hui recouvré son intégrité.

Enfin, on découvre que le système même d’exposition est un défi, car il s’agit de fait de la plus grande tapisserie du monde !

Exposée aux quatre coins de la planète, la tenture acquiert rapidement une réputation internationale. Pour l’exposer en entier et en permanence, il faut imaginer son écrin hors de la cathédrale. En 1952, l’œuvre est transférée du palais épiscopal au château d’Angers. Le Ministère de la Culture charge Bernard Vitry de construire une galerie. En 1954, ce dernier livre une architecture contemporaine de 117 mètres de longueur qui permet de déployer et de voir l’ensemble de l’œuvre ! Mais les tapisseries sont exposées à la lumière, et bientôt les conservateurs avertissent du danger dommageable qui peu à peu se confirme…

Autour, des exemples illustrent les enjeux que pose l’exposition de tentures restaurées, comme la restauration visible d’une tapisserie représentant une chasse au faucon, et dont l’angle supérieur lacunaire avait été remplacé par le fragment d’une autre tapisserie. De 2008 à 2010, le fragment a été déposé et la lacune comblée par une sérigraphie réalisée sur tissu. Une solution innovante qui permet une lecture parfaite de la scène et une distinction évidente de la zone restituée pour les yeux du visiteur. C’est un parti pris contemporain : rendre visible la restauration !

La chasse au faucon. Laine, soie. Fin du XVe siècle. Saumur, Château-Musée © exponaute

C’est aussi ce à quoi le château d’Angers cherche à nous sensibiliser : la tenture de l’Apocalypse est un chef d’œuvre fragile qui a connu une histoire matérielle évolutive. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que les baies de la galerie sont occultées – car la lumière naturelle est néfaste pour l’œuvre.

Vingt ans plus tard, on conçoit une « boîte dans la boîte » aux normes de conservation pour masquer toute lumière extérieure et contrôler l’atmosphère climatique. Sont dépliés devant nous ces projets d’exposition et des photographies d’époque.

Projets, esquisses de salle pour la tapisserie. Bernard Vitry. Encore sur papier. 1952 © exponaute

Aujourd’hui encore, le travail de restauration se poursuit. Des fragments de la tapisserie sont encore dispersés, certains sont conservés à Glasgow, d’autres à San Francisco. Et grâce aux techniques contemporaines, on peut effectuer des mesures colorimétriques, dépoussiérer avec minutie… une tenture monumentale !

Cela est nécessaire, et le numérique nous permet de contempler les couleurs d’origine que le revers conserve encore. Le vert, surtout, est intense. En face, on imagine l’aspect et l’effet de l’Apocalypse en son siècle…

Le livre du récit illustré !

Si l’exposition révèle des fragments de la tenture inédit, desquels on peut s’approcher pour savourer la subtilité des teintes et des dégradés, des plumes des ailes aux feuillages des chênes, il est un livre qui permet de découvrir longuement les couleurs et les mystères du récit.

C’est l’ouvrage Apocalypse, La Tenture de Louis d’Anjou publié par les Éditions du patrimoine. Il permet une autre lecture intime du chef d’oeuvre déployé en format rectangulaire.

Le livre raconte les princes Valois au temps de Charles V et est illustré des images et des œuvres de l’époque et du contexte. Il offre aussi à comprendre les signes cryptés pour nos yeux contemporains, les présences emblématiques dans la tenture : les armoiries et les armes, les chiffres et les monogrammes, la symbolique des couleurs gothiques.

Détail de la tapisserie de l’Apocalypse © exponaute

Sont aussi abordées les inspirations de la tenture, les sources scripturaires et littéraires. Le livre revient sur sa présentation au cours du temps : comment la monter, quel lieu imaginer pour elle ? Il évoque encore les aspects changeants de la pièce : son état d’origine, les détails que seul un livre peut révéler avec des vues microscopiques, jusqu’aux variétés du tissage et les photographies de l’envers encore éclatant. L’iconographie entre ciel et terre, monumentale et parfois énigmatique. Les clés des compositions, de l’abstraction au réalisme, parfois symbolistes.

Et puis il y a la deuxième partie qui à elle seule fait de ce livre un récit illustré : des notices iconographiques accompagnent des images de la tenture, ainsi que des extraits traduits du récit de saint Jean. La qualité de la photogravure est un plaisir pour l’œil : les vues sont d’une précision qui atteint la finesse des fils et les couleurs se dégradent avec subtilité sur les pages. Elles s’animent en dialogue, les demi-feuillet des textes s’intercalant entre les illustrations en pleine page. Une lecture qui fait sens et écho entre les médiums du récit, et défile en rythme sous nos yeux épris !

Apocalypse, La Tenture de Louis d’Anjou, Éditions du patrimoine, 2015

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE