Votre action a été enregistrée avec succès !


expo_une_favori
expo_cercle_1 ALPHONSE MUCHA

12/09/2018 > 27/01/2019

Musée du Luxembourg

- PARIS

expo_cercle_2 PICASSO. BLEU ET ROSE

18/09/2018 > 06/01/2019

Musée d'Orsay - PARIS
expo_cercle_3 FRANZ WEST

12/09/2018 > 10/12/2018

Centre Pompidou - PARIS
expo_cercle_5 MADAGASCAR

18/09/2018 > 01/01/2019

Musée du quai Branly - Jacques Chirac - PARIS

LA NEWSLETTER

« Ode à la mer » : l’exposition qui révèle – une seule et dernière fois ? – l’œuvre des prisonniers de Guantánamo

Anne Malary 5 décembre 2017

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

Sur le site « Art from Guantánamo Bay », on peut lire une invitation à signer une pétition afin de contester la nouvelle décision du département de la Défense des États-Unis : l’interdiction d’exfiltrer toute œuvre des prisonniers de l’enceinte de Guantánamo.

Ansi Muhammad, 2016 © artfromguantanamo – John Jay College of Criminal Justice

Filtrer les œuvres

L’administration américaine se considère à présent propriétaire des œuvres des prisonniers de Guantánamo, qui sont au nombre de 41 aujourd’hui. Ils étaient 700 auparavant, dans ce camp conçu sous l’administration de George W. Bush pour garder captifs les présumés terroristes après l’attentat de 2001.

À l’intérieur de la prison, des ateliers d’art sont parfois organisés, et les œuvres ainsi créées par les détenus étaient jusqu’ici sorties de l’enceinte grâce à des autorisations officielles de l’armée américaine. Mais une exposition organisée au John Jay College of Criminal Justice de New York jusqu’en janvier 2018 pourrait être un événement assez public pour venir sonner le glas de toute exfiltration… « Assez », peut-être trop.

Moath al-Alwi, Model of a Ship, 2015 © artfromguantanamo – John Jay College of Criminal Justice

L’événement s’intitule « Ode à la mer », et le Pentagone – département de la Défense des États-Unis – ne goûte pas cet esprit libertaire. Il fait savoir que ces productions lui appartiennent de droit, et que sa principale préoccupation est de savoir « où l’argent de la vente de ces œuvres ira » (selon les mots du major Ben Sakrisson, porte-parle du Pentagone). Leur exfiltration de la prison vers le territoire américain a déjà été suspendue. D’après l’avocat d’un détenu, aucune œuvre ne sera plus autorisée à sortir de la prison, et la Croix-Rouge ne sera plus habilitée à réaliser ce type de transfert.

L’exposition présente quelques-unes les créations les plus évocatrices d’hommes détenus sans procès, pour certains depuis presque 15 ans, qui ont peint encore et encore une mer qu’ils sont incapables d’atteindre.

Une censure point nommée ?

Mais ce n’est pas ce sujet qui inquiète les autorités. Selon Erin Thompson, professeure d’histoire de l’art au John Jay College of Criminal Justice et commissaire de l’exposition, la vérité serait d’ordre politique. Un avis que partage et relaie le journaliste Andrew Buncombe pour The Independant. Il pense que les États-Unis souhaitent par ce procédé censurer les œuvres, les bloquer, peut-être à terme les détruire. Les prisonniers auraient été informés que le jour de leur libération, les œuvres seraient même brûlées.

Mais de fait, les personnes détenues à Guantánamo n’en sortent plus depuis les dernières élections présidentielles et leur sort dépend des décisions arbitraires des autorités militaires, ce qui représente un régime d’incarcération extrajudiciaire.

Muhammad Ansi, Hands Holding Flowers through Bars, 2016 © artfromguantanamo – John Jay College of Criminal Justice

Cette censure s’expliquerait par le fait que les œuvres des prisonniers découvrent parfois la torture et les abus proférés par le personnel de la baie de Guantánamo, qui maintiendrait un climat de terreur dans les lieux.

Dans la prison située sur la base navale américaine de Cuba, nombre de prisonniers se tournent vers l’art pour imager leur expression, ou ne pas voir passer les jours. Si entre les murs, les officiers qui les surveillent peuvent imposer leur censure sur des créations apparemment néfastes pour leur image et celle de la prison, bien des pièces peuvent parler hors de la citadelle, surtout par l’intermédiaire des avocats des détenus.

Un « art excessif »

« On leur a appris que si un « art excessif » était découvert dans leurs cellules, il serait confisqué. » a déclaré Erin Thompson. Selon elle, l’exposition est un aperçu de l’esprit des hommes capturés dans des pays tels que l’Afghanistan ou le Pakistan, lorsque les Américains ont riposté aux attaques terroristes du 11 septembre 2001. Et cela importe à Arin Thompson, car elle souhaite signifier que toute âme humaine est « exposable », indifféremment de son passé ou des actes qui lui sont liés.

« L’art est supposé être une fenêtre sur l’âme » et les autorités se « tirent une balle dans le pied » s’ils ignorent les œuvres produites par les prisonniers. C’est ainsi qu’elle conclue sa déclaration.

Ammar Al-Baluchi, Vertigo at Guantanamo © artfromguantanamo – John Jay College of Criminal Justice

Quand les avocats parlent des œuvres qu’ils ont vues, ils les expliquent comme des illustrations du passé des détenus.

Ahmed Rabbani affirme qu’il était chauffeur de taxi à Karachi, mais les autorités américaines le rattachent à Al-Qaïda. Il été maintenu captif pendant 545 jours à Salt Pit, prison secrète de la CIA située au nord de Kaboul. Là, on l’a interrogé et torturé.

Sur l’un de ses dessins exposés en ce moment à New-York figurent des assiettes et des verres vides. Mais son avocat déclare que monsieur Rabbani lui a montré une peinture le représentant en pleine scène de torture. « Une image peint des milliers de mots, et je ne percevais pas vraiment comment il avait pu être abusé, jusqu’à ce que je découvre ses images incroyables. »

Lorsque les autorités de Guantánamo ont refusé de le laisser repartir avec le dessin, l’avocat a couché sur le papier des indications afin de décrire la peinture de la manière la plus détaillée possible. À son retour en Angleterre, il a demandé à plusieurs artistes et étudiants en art plastique de le recréer.

Une peinture réalisée par un détenu de Guantanamo exposée dans la bibliothèque de la prison ©MLADEN ANTONOV – AFP

« Tant de vérité est camouflée à la baie de Guantanamo, comme la longue histoire de la torture d’Ahmed qui n’a jamais été accusé d’aucun crime, et n’est à ma connaissance coupable d’aucun ».

« Tant », comme la description de l’expérience du vertigo par Ammar Al-Baluchi : un tourbillon de lignes et de points qui expriment des sensations, l’effet violent du traumatisme cérébral dont le détenu a été victime lors de son interrogatoire.

Shelby Sullivan-Bennis, avocate de l’association Reprieve contre la peine de mort, croit en la mission humanitaire des prisons : encourager les détenus à « s’améliorer », et notamment grâce à l’art. « Cela induit de laisser le monde extérieur voir ce qu’ils ont produit ». Une certitude supplémentaire et la conviction que cette exposition est nécessaire. Et ressemble à une lutte.

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE