Votre action a été enregistrée avec succès !


expo_cercle_2 POP ART

22/09/2017 > 21/01/2018

Musée Maillol – Fondation Dina Vierny - PARIS
expo_cercle_3 LA FOLIE EN TÊTE

16/11/2017 > 18/03/2018

Maison de Victor Hugo - PARIS

LA NEWSLETTER

Entre les murs de la Tate, à St Ives face à la mer

Anne Malary 10 novembre 2017

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

En Angleterre, la Tate étend ses bras jusque sur les rives de la Mer Celtique… La Tate St Ives, que vous nous présentions comme un sémaphore avec ses nouvelles extensions, a aussi des allures de phare à l’intérieur, par ses murs et par ses collections. Voici quelques unes des œuvres qui font encore de ce village un point d’ancrage dans le réseau artistique international.

Vue de la rotonde de la Tate St Ives © exponaute

Histoires sur hauteurs légères

Quand on entre dans la Tate, on découvre un vitrail coloré, et à côté, un lumineux palmier par Yto Barrada. Puis on parcourt des murs blancs percés de hublots, en montant vers le foyer tout en haut. Des fresques aériennes se nichent sur les courbes blanches des étages. Les fenêtres font des petits carrés de ciel et de mer.

Et au sommet des escaliers, on pénètre dans la salle des colonnes. En face de la mer, on tourne à pas feutrés sur la moquette colorée. C’est le « Clore Sky Studio », où se logent les six piliers du modernisme. Il rappelle que St Ives fut un centre de l’art moderne entre 1940 et 1960. Les artistes Ella Frears et Ben Sanderson se sont inspirés du langage moderne pour créer – non sans espièglerie – ce salon « alternatif moderniste ».

Un tapis sur mesure fait un kaléidoscope sur le sol comme un pastiche du modernisme. Une grande baie incurvée donne sur une terrasse au vitrage transparent, sur une marine réelle en bleu et blanc. Et nous de l’intérieur, sommes dans une sphère hors du bruit du dehors, dans le feutre d’une chambre moderne où chaque pilier porte en surface l’inscription d’un principe théorique. Les règles esthétiques encadrent l’idée centrale : c’est le sens et le sentiment d’être-au-paysage à cet instant figé, comme lors d’un moment artistique clé.

Clore Sky Studio, Ella Frears et Ben Sanderson © exponaute

« Que signifie le modernisme pour vous ? », c’est la question d’introduction écrite sur le mur à l’entrée de la pièce. On est invité à tergiverser en saisissant la liberté au sein même de l’institution qu’est le musée. On peut « ôter ses chaussures, s’asseoir, s’étendre, bouger, jouer, danser, penser, imaginer, parler, profiter du paysage, commencer une conversation…»

There is more to a square than a square lets on. You are a surgeon running your hand over the surface, feeling for knots, checking for faults, listening to discolouration as though it were a song you want to learn by heart. Pierce it. 

Puis en descendant on découvre les collections d’art moderne qui se déploient dans les galeries du grand phare, là d’où ont rayonné à partir des années 1920 les talents locaux, nationaux et internationaux.

Sculpture with Profiles, Dame Barbara Hepworth © Tate, London 2014

Il y a par exemple en salle 2, Ben Nicholson, Christopher Wood, et le pêcheur des Cornouailles Alfred Wallis. Henry Moore, Barbara Hepworth. Dans les années 1930, alors qu’ils voient poindre le fascisme et l’urgence sociale, les artistes, les architectes et les écrivains s’unissent dans le refuge du familier : ils amplifient les qualités matérielles du quotidien.

Dans l’abstraction-création ils mêlent leur idées pour faire dialoguer les éléments usuels ou naturels. Le bois de Moore et la pierre de Dame Hepworth, Figure en hêtre et Sculpture with Profiles en albâtre, ressemblent aux photographies de Paul Nash et de Eileen Agar, Monster Field – souche boisée inanimée et incarnée – et Bum and Thumb Rock à Ploumanac’h – l’extraordinaire formation des rochers bretons.

Photographie de la série Bum and thumb rock in Ploumanach, Eileen Agar © Tate, London 2014

Voilà comme les œuvres vibrent en chœur entre les murs de la Tate. Car la muséographie a cela de génial outre-Manche : les pièces se font écho car elles sont exposées en duos, voire en trios. Il y a des liens plastiques entre elles, simplement posées là, sans avoir l’air de démontrer quoi que ce soit…

Dans le studio St Ives, on nous explique comme le dialogue des artistes était effectif. Est-ce donc la mémoire de cette interaction que les œuvres ainsi exposées recomposent ? On saisit les influences qui se mêlent à travers elles, avant d’explorer les histoires de l’art moderne à St Ives en décortiquant les artefacts, les anecdotes et les manuscrits. C’est l’héritage qu’ont légué les artistes présents ou de passage dans ce village des Cornouailles au XXe siècle.

1943-45 (St Ives, Cornwall), Ben Nicholson © exponaute

Les accords en pièce

Il y a en salle 3 des lettres d’artistes et des poèmes, The Fisherman Farewell de Christopher Wood au-dessus du Nu assis de William Scott. 1943-45 (St Ives, Cornwall) ou l’heure du thé à la fenêtre devant les bateaux de pêche par Ben Nicholson. Sous la table vitrée des clichés montrant l’artiste dans son atelier de St Ives. Et la Cuckoo-Song de Arthur Caddick – Polarthur Trebruce Pencaddick : « Have I cornish blood in me ? » Des pièces intimes, des témoignages identitaires et iodées. Dans ces œuvres et ces archives, le secret des images privées se mêle à l’attachement familier au port sur ce bout de la terre.

Azalea Garden, Patrick Heron © Tate, London 2017

Les artistes basés à St Ives partagent aussi le sens et l’épreuve de la matière. Dans les années 1950, ils se lient à l’Europe et à l’Amérique du Nord en explorant les effets visuels de la peinture et de la sculpture. Patrick Heron, avec Azalea Garden, provoque une pluie diluvienne de tubes rectilignes, blancs, verts, orange et jaunes, rose éclatant, qui rayonnent en écran de lumière.

People in the Wind, Kenneth Armitage © exponaute

Et puis avec People in the Wind, Kenneth Armitage semble imaginer des êtres pour peupler le Grand paysage noir de Dubuffet placé à côté. Leur incroyable drapé de métal vole au vent et les figures s’inclinent pour le contrer. La matière rigide est en mouvement, presque aussi dynamique que les petits hommes grattés par Dubuffet dans la texture épaisse. D’un geste aussi pur que celui d’un enfant, il  suggère des figures et des silhouettes d’arbres. Et il appelle cela de l’art brut, « complètement cru ». L’image plane devient comme un mur marqué par des signes, par le temps qui dans un même processus érodera la patine sur la surface métallique.

Grand paysage noir, Jean Dubuffet © exponaute

Constructions en transparences

Si l’on franchit la porte suivante, on atteint le spectacle de la mer qui se miroite en vague sur un écran de verre. Elle est courbée car elle longe la rotonde. La Tate St Ives est une architecture transparente, une construction qui fait résonner les œuvres en elle, abolit les limites formelles et temporelles.

Après 1960, les touches et les couleurs virevoltent aussi librement sur les toiles que les oiseaux à travers la baie. Comme From Winds de Lee Ufan, une peinture à l’huile et à la glue, une impression légère d’empreintes de vagues, qui introduit à la scène du paysage réel.

Miroir extérieur sur la Tate St Ives © exponaute

Et puis on croise une figure au vent, Thermal de Peter Lanyon, passant furtivement. Captée au vol, captée dans l’air, elle stoppe sa fugue et nous regarde. C’est une oeuvre expressionniste et abstraite d’un artiste qui dans les années 1960 commence à pratiquer le planeur et fait la rencontre de Mark Rothko. Il fallait bien une telle concomitance pour produire cet effet instantané ! C’est la sensation de voler qui a apporté à l’artiste l’intuition des éléments : « faire l’expérience de l’espace, a éclairci mes peintures. Assis dans les air, vous êtes assis dans toutes les dimensions. »

From Winds, Lee Ufan © exponaute

L’impression changeante est relayée par Turning Form de Denis Mitchell. Le bronze abstrait fait écho à la montée des thermes, fait le mouvement des oiseaux  marins qui tournoient au-dessus des falaises. Et à l’expérience du travail de l’artiste, qui a aussi connu la mer et les mines.

Les dernières salles sont consacrées à un focus renouvelé chaque saison, qui fait une dernière correspondance entre des œuvres choisies. En ce moment, c’est un film du réalisateur français Pierre Huyghe qui succède à un tableau d’Alfred Wallis. Ils partagent une imagination topographique et l’idée du grand voyage dans les eaux glaciales…

Thermal, Peter Lanyon et Turning Form, Denis Mitchell © exponaute

Dans Voyage au Labrador, la peinture est matérielle et posée. Elle forme la pierre, le chalutier, les poissons. C’est l’oeuvre d’un pêcheur à la retraite. Alfred Wallis, originaire de St Ives, commence à peindre après la mort de son épouse en 1922. Sur la table de séjour dans son cottage, il recrée ses voyages en mer sur du carton, avec de la peinture pour bâtiment. Voyage au Labrador est l’une de ces scènes. Par une nuit intense, le bateau fumant se fixe devant les icebergs, sur la pointe du cercle Arctique.

Le critique Adrian Stokes commente en ces mots la sincérité de l’expérience et de la peinture de Wallis : « Il a été un pêcheur toute sa vie, accoutumé à concevoir la mer en relation avec ce qui s’étend sous elle, le sable ou le roc et les formes vivantes du poisson. »

Voyage to Labrador, Alfred Wallis © Tate, London 2017

En regard, animé, A Journey that wasn’t alterne les séquences d’une expédition au cercle Antarctique avec celles d’un concert organisé sur une patinoire à Central Park, New York. Le réalisateur enregistre le glissement entre la réalité et la fiction. Dans ce film qui relate la quête de nouvelles îles antarctiques, il combine les voyages réels et ceux que l’on met en scène.

Huyghe se demande s’il est possible de présenter le récit « croyable » d’un endroit lointain bien souvent étranger au lieu à partir duquel il est ensuite vu et parcouru, et il en fait une expérience sensitive. On ferme les yeux et on entend la menace des vagues, on les ouvre on voit l’eau sur le sable dans la pénombre, puis on constate : un orchestre, des projecteurs, les lumières de la ville, les gratte-ciels, des rochers en premier plan, puis les blancs icebergs, la banquise, des hommes en jaune dans le silence de la neige. Tout est blanc et les manchots s’avancent calmement.

Élégie pour l’Arctique. C’est le son de la glace sur l’eau et de la neige qui crisse, le vent. Là où se frayent les sons humains. D’ailleurs il y a un lampadaire qui vibre sur la banquise.

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE