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Une modernité japonaise : le XXe siècle dans l’estampe nippone au Rijksmuseum

Agathe Lautréamont 26 août 2016

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Si la tradition de l’estampe japonaise est abondamment référencée et étudiée entre les XVIe et XIXe siècles, l’Histoire de l’art tend à quelque peu délaisser cette thématique à compter de la fin de l’ère Edo (1603-1868, époque considérée comme un âge d’or au Japon où les arts et les Lettres furent florissants). Forcé à s’ouvrir au monde par les armées internationales, le Japon s’occidentalisa et absorba les influences diverses et modernes. Cette exposition du Rijksmuseum démontre que les arts des ères Meiji, Taishō et Shōwa méritent également un coup d’œil appuyé. Visite.

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Uehara Konen, Dotonbori, 1928 © Rijksmuseum – Elise Wessels Collection

À l’origine de cette belle exposition du Rijksmuseum, une dotation : celle de la collectionneuse Elise Wessels. Durant les 25 dernières années, cette amatrice d’art asiatique a rassemblé une impressionnante collection d’estampes et de gravures japonaises, en affichant une prédilection pour les œuvres datant du début du XXe siècle. Et précisément, en cette période pivot pour l’Archipel, le Japon fut forcé à se moderniser très rapidement.

L’économie globale devenant florissante et le commerce international connaissant une explosion sans précédent, ces deux vagues ont bien sûr déferlé sur le pays en modifiant en profondeur, et durablement, ses racines, ses traditions, ses cultes. L’art graphique de la première moitié du XXe siècle s’est en toute logique fait l’écho de ces bouleversements inédits pour la nation, qui avait vécu en totale autarcie pendant plus de deux cent quatre-vingt ans (c’est-à-dire pendant toute la période Edo).

C’est donc en toute logique que deux nouvelles modes d’estampes émergèrent : l’innovant sosaku hanga (estampe créative) qui se focalise sur la vie dans les mégalopoles modernes, et le plus classique shin hanga (estampe nouvelle), qui conserve une part des influences passées et parle du temps présent non sans une certaine nostalgie pour la période Edo et le shogunat. C’est en ce même temps que naissent les derniers véritables objets en laque noire (coffres, boîtes, nécessaires à écriture) qui reproduisent avec un style enlevé et aérien des motifs issus d’un héritage séculaire. Mais déjà, la pratique s’essouffle sensiblement.

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Kawase Hasui, L’hiver à Arashi, 1921 © Rijksmuseum – Elise Wessels Collection

Figure prédominante dans l’estampe japonaise, la femme elle, ne disparaît pas de la pratique moderne, mais au contraire l’incarne mieux que quiconque. La moda (contraction de moda et gaaru, pour modern girl) jeune et assoiffée de changement, ne porte plus le lourd et traditionnel kimono mais embrasse l’habillement occidental. Indépendante, exubérante, elle travaille et glane sa liberté en même temps que le Japon opère sa mue ; la femme creuse donc le fossé entre passé et présent. Un fossé qui est abondamment représenté dans les estampes de cette époque exposées par le Rijksmuseum.

Et malgré elle, cette femme est devenue un emblème pour le commerce, qui s’est servi de son émancipation pour en faire l’égérie de campagnes de publicité (vêtements, mais surtout industrie cosmétique). Quant à celles qui montraient encore quelques réserves face au XXe siècle, elles optaient pudiquement pour des kimonos aux motifs simplement plus modernes.

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Takahashi, Shotei, Pêcheuse de perles d’Awabi, 1931 © Rijksmuseum – Elise Wessels Collection

Mais si la production artistique des grandes villes a bien accueilli le XXe siècle, on ne peut que difficilement appliquer ce fait aux régions les plus reculées de l’Archipel, où en lieu et place de la modernité, on retrouve une logique nostalgie. Certains artistes se firent alors l’écho de cette campagne préservée, là où le monde moderne était un fantôme dont on entendait parler sans jamais véritablement le voir. Ainsi peut-on voir dans les années 30 un retour prononcé d’estampes figurant récits folkloriques, kami (dieux), bakemono (monstres), ama (pêcheuses de perles) et paysages aux couleurs délicates ; souvent agrémentées d’extraits de poèmes de grands auteurs comme Matsuo Bashō.

Mais le 1er septembre 1923, le Japon est ravagé par un des plus terribles tremblements de terre de son histoire. Tokyo est entièrement détruite. Cet événement tragique, encore aujourd’hui dans toutes les mémoires, représente pourtant l’occasion pour la capitale de se repenser entièrement. Plus de pavillons de bois ni de ruelles étriquées. Les immeubles d’acier et de verre s’élèvent dans le ciel tokyoïte tandis que de longues et larges avenues sont percées. La gravure s’empara bien sûr de cette frénésie architecturale, représentant avec ferveur ces espaces de matériaux froids mais solides où les automobiles vrombissent et où la publicité trouve enfin l’espace qu’il lui fallait pour s’épanouir pleinement.

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Koizumi Kishio, Aéroport d’Haneda, 1937 © Rijksmuseum – Elise Wessels Collection

L’exposition du Rijksmuseum offre donc un regard original sur une période méconnue du Japon. Une ère de mutations et de ruptures sans précédent, où la culture et l’architecture ont embrassé des nouveautés et des évolutions soudaines, parfois pleinement, parfois avec un regret marqué pour un passé glorifié et idéalisé.

Si jamais une virée culturelle du côté des Pays-Bas vous tente, rendez-vous sur la page officielle de l’office de tourisme néerlandais !

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