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Un artiste forcé de prouver qu’un tableau n’est pas de lui !

Jéremy Billault 9 août 2016

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Cette semaine, l’artiste écossais Peter Doig témoigne devant la justice dans le cadre d’une affaire surprenante. Accusé de nier avoir créé une oeuvre possédée par le plaignant qui désire la vendre, Doig doit apporter devant la justice les preuves qu’il ne l’a pas peint. Homonymie, passé obscur, drogues et similarités artistiques, l’histoire est rocambolesque et pourrait bien donner des idées à des personnes mal intentionnées. Récit.  

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Le paysage sans titre au cœur du litige par Peter Doige, 1976

Le feuilleton de la semaine, voire de l’été, est probablement l’une des affaires les plus hallucinantes quant à l’authentification d’une toile. Peter Doig, artiste écossais de renom, en est le malheureux personnage central, attaqué par un passé obscur et, à l’écouter, totalement imaginaire. Réputé pour ses paysages d’une grande délicatesse, exposé dans le monde entier, Peter Doig s’arrache sur le marché, au point de se disputer avec Damien Hirst le titre d’artiste le plus bankable du Royaume-Uni. Et c’est probablement là le cœur du problème.

«Jolie toile, mais pas de moi»

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Grande Riviere (2001-2002)© Peter Doig

Tout commence en 2013. Alors que le marché de l’art traque à coup de laser les tableaux mal attribués et les chefs-d’oeuvre de faussaires de génie, un dénommé Robert Fletcher, ancien employé d’un centre de redressement au Canada se démène pour faire authentifier une toile achetée en 1976. Cette toile, qui représente un paysage désert, est selon lui une oeuvre de jeunesse de Peter Doig acquise pour 100 dollars en 1976 auprès d’un certain Peter Doige. Face à la cote actuelle de l’artiste écossais, Fletcher désire vendre son tableau. Seul problème, Peter Doig nie en bloc la paternité du tableau. Accompagné du galeriste Peter Bartlow, l’homme poursuit l’artiste et réclame une somme de 5 millions de dollars de dédommagement.

Back in the 70’s

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Peter Doig

Cet été commence donc un procès hallucinant : celui d’un tableau à authentifier alors que son prétendu créateur est bien vivant, celui d’un artiste qui doit prouver qu’il n’a pas peint. Car selon le plaignant, Doig aurait beaucoup à perdre si la toile se révélait être de sa main (pourquoi nier sinon ?). En 1976, Fletcher était employé au au Thunder Bay Correctional Center (au nord-ouest de l’Ontario, au Canada) où il aurait rencontré un jeune homme amateur de peinture, qui prenait des cours de dessin à la Lakehead University, incarcéré pour des problèmes de drogues. Pour lui rendre service et l’aider à retrouver le droit chemin, Fletcher aurait acheté un tableau du jeune homme, un dénommé Peter Doige, pour la somme de 100 dollars.

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La carte d’étudiant de Peter Doige, Lakehead University, 1976

Quarante ans plus tard, il en est sûr (et il l’espère) Peter Doige est Peter Doig. L’artiste refuserait donc d’authentifier le tableau pour que son éventuel passé difficile ne refasse pas surface. Seulement voilà, Doig se défend. Né en 1959 à Édimbourg, Peter Doig déclare avoir déménagé au Canada à l’âge de sept ans, à Toronto, ou il passera sa jeunesse avec ses parents. Nous sommes alors à près de 1500 kilomètres du Thunder Bay Correctional Center, où Doig jure ne jamais avoir mis les pieds, qui plus est à un si jeune âge.

« Si j’avais peint le tableau, je l’aurais authentifié, s’est-il défendu dans un journal allemand. Je n’aurais pas honte et rien à perdre (il est de notoriété publique que l’artiste s’est laissé tenté par le LSD, y compris pour créer certains tableaux). Mais la vérité, c’est que cette toile n’est pas de moi ! C’est incroyable que je sois forcé d’investir du temps et des moyens pour nier tout ça». Malgré tout, face à l’enjeu de la poursuite et considérant que Peter Doig ne dispose pas d’assez de preuves quant à ses faits et gestes au cours de l’année 1976, la United States District Court de l’Illinois du nord décide d’aller jusqu’au procès.

Projections

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100 Years Ago, 2000 © Peter Doig

Et le plaignant, Robert Fletcher, s’accroche. Il faut dire que sa précieuse toile, si d’aventure il obtenait gain de cause, les 5 millions de dédommagement et, surtout l’authentification, pourrait lui rapporter gros, entre 2 et 12 millions de dollars, estime-t-on (Doig s’est déjà vendu à 25 millions). Et pour l’aider dans son combat, un galeriste, Peter Bartlow et un nouveau mobile pour le déni de Peter Doig. «Je sais pourquoi il rejette ce tableau, a-t-il déclaré à nos confrères d’artnet. Il le rejette car il ne sait pas dessiner. Tout ce qu’il représente est projeté sur ses toiles et il dessine en s’appuyant sur ces projections. La peinture que nous avons le prouve.»

Après avoir jeté un œil à un catalogue de Doig autour de toiles exposées à la National Gallery of Canada, Bartlow prétend avoir trouvé sur certains tableaux (qu’il a retournés dans tous les sens), des formes similaires, voire identiques, à celles de la toile que Fletcher possède. Le galeriste en est sûr, il a même posté une quinzaine de vidéos sur Youtube pour le prouver, cette toile est signée Doig. Sans e.

Pictor ex machina

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White Canoe  © Peter Doig

Cette affaire hallucinante, unique dans l’Histoire des litiges liés à l’authentification d’un tableau, s’achèvera donc sur un procès, le peintre devant agir et lui-même apporter des preuves solides. Et ce qu’il a fait, grâce à son avocat. La preuve ultime, plus forte que le témoignage du peintre lui-même (qui clame pourtant haut et fort n’avoir commencé à peindre sur toiles qu’en 1979), c’est cette voyelle providentielle.

Alors que du côté de Fletcher on mise sur une imprécision administrative pas si rare à l’époque, l’avocat de Doig a trouvé le doppelganger idéal : Peter Edward Doige, un homme mort en 2012 qui, selon sa sœur, Marilyn Doige Bovard, pourrait bien être l’artiste mystère. Marilyn, qui, a priori est totalement en dehors du dossier, déclare que Peter Doige aimait peindre, a pris des cours à la Lakehead University et a passé un séjour au Thunder Bay Correctional Center dans sa jeunesse. Le paysage de la toile lui est même familier, représentant l’endroit où elle, son frère et sa mère ont vécu quelques temps, en Arizona.

Un dangereux précédent

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Milky Way © Peter Doig

Après le procès qui a lieu jusqu’au milieu du mois d’août, après plaidoyers, arguments, preuves et témoignages en cascade, la justice devra trancher et décider si Doig est bel et bien l’auteur du tableau. Cette affaire est fortuite (un homonyme (à une lettre près), géographiquement plutôt proche, lui aussi d’origine écossaise, peintre, qui, par un hasard déconcertant, créé une toile que l’on peut légitimement comparer au travail de Doig) mais pourrait avoir de réelles conséquences.

C’est ce que déplore l’artiste : « A partir de maintenant, l’autorité ultime concernant l’authentification d’une oeuvre d’art ne sera plus l’artiste lui-même (quand il est en vie), mais un juge ou des jurés qui seront, dans le meilleur des cas, familiers avec la classification des œuvres d’art ou la pratique artistique. Chaque artiste devra désormais vivre avec la peur de devoir investir du temps et beaucoup d’argent pour se protéger lui-même de requins opportunistes prêts à manipuler la justice pour s’enrichir». Si Doig sort gagnant de son procès et si Fletcher se trouve finalement posséder une oeuvre de l’autre Peter, difficile de considérer le plaignant comme un manipulateur, tant les similitudes sont nombreuses. Mais, comme le craint Peter Doig, cela pourrait donner des idées…

Mise à jour du 29/08/2016

Après plusieurs années de procès, d’accusations, de preuves, de témoignages et de délire, la justice a finalement tranché : la toile, potentiellement estimée à 10 millions de dollars, n’est pas l’oeuvre de Peter Doig. Malgré les tentatives ambitieuses du plaignant, du galeriste et de son avocat, qui ont tout fait pour prouver un éventuel lien de parenté entre l’oeuvre du scandale et les toiles de Doig et qui ont martelé le mobile du déni, la défense a su apporter les preuves (témoignages de camarades et documents administratifs) que Peter Doig n’est jamais passé par la case Thunder Bay Correctional Center. Heureuse issue, donc, mais beaucoup d’argent et beaucoup d’énergie pour apporter des preuves que la parole de l’artiste, seule, aurait dû pouvoir apporter.

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