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De rares photographies de la guerre d’Indépendance du Bangladesh refont surface

Agathe Lautréamont 25 avril 2016

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Le journaliste Rashid Talukder, disparu en 2011, fait partie de ces grands photoreporters qui n’hésitaient pas à couvrir des zones de conflit au péril de leur vie. En 1971, il couvrit le la terrible Guerre de Libération du Bangladesh, prenant des centaines de milliers de photos qu’il dut par la suite cacher pendant des décennies, par crainte de représailles de la part du régime… Ces rares et précieuses images viennent de refaire surface.

des étudiants armés défilent à Dacca en 1970

Des étudiants défilent, armés, dans les rues de Dacca, en 1970 © Rashid Talukder

À une époque où la liberté de la presse est plus que jamais contestée dans le monde, où la liberté de création se trouve de plus en plus bafouée et où la défiance des populations envers le « quatrième pouvoir » va croissant, il est parfois de bon aloi de se souvenir des grandes figures du journalisme.  Cette année, deux organisations d’archivage néerlandaises ont décidé de se rapprocher d’une agence de presse bangladaise, basée à Dacca, pour répertorier, classer et surtout numériser les archives photographiques du grand reporter de guerre Rashid Talukder (1939-2011).

Le reporter débuta sa carrière en 1962, et pris part dans la création de l’Association des Photojournalistes Bangladais. Au cours de sa carrière, il reçut de nombreuses distinctions et récompenses. En 2010, un an avant sa mort, National Geographic  lui remettait le prestigieux prix « Pioneer Photographer ». Cependant, son nom est peu connu et l’on peine à trouver ses images sur internet.

La raison en est simple : Taludker dédia la plus grande partie de son travail à documenter la Guerre de libération du Bangladesh, conflit armé qui se déroula du 26 mars au 16 décembre 1971, et qui aboutit à l’indépendance du Bangladesh. Si l’on en croit les chiffres d’Amnesty International, le terrible conflit se solda par la mort d’environ trois millions de civils, 200 000 viols et le déplacement en Inde d’entre 8 et 10 millions de réfugiés.

sheikh hasina

Sheikh Hasina, actuelle première Ministre du Bangladesh, s’adresse à la foule dans les années 1970 © Rashid Talukder

À sa mort, Rashid Talukder laissa le nombre considérable de 156 000 négatifs, la plupart témoignant donc de la guerre d’indépendance du Bangladesh, un conflit sanglant qui permit, à un prix terrible, au Bangladesh de se défaire de l’influence du Pakistan.

On doit également au grand reporter d’avoir couvert le mouvement citoyen dit « Mouvement pour la langue », une campagne luttant contre la décision gouvernementale faisant de l’ourdou la seule langue nationale, alors que la majorité du Pakistan oriental (qui allait devenir le Bangladesh) parlait le bengali. On considère aujourd’hui que le Mouvement pour la langue fut le point de départ de l’affirmation de l’identité bengalie au Pakistan, annonçant les mouvement nationalistes bengalis et bien sûr, la guerre à venir de 1971.

un combattant pakistanais exécuté en public en 1917

Un combattant pakistanais exécuté en public, en 1971 © Rashid Talukder

Parmi les 156 000 clichés, 18 000 d’entre eux ont déjà été numérisés grâce au Fonds Prince Claus, une association néerlandaise basée à Amsterdam, et avec l’aide du la European Fine Art Foundation (qui gère la foire TEFAF). D’inestimables clichés de la Guerre de libération du Bangladesh ont été pris par Talukder, témoignage rare et donc inestimable des horreurs qui jalonnèrent ce conflit d’indépendance.

Au péril de sa vie, sachant pertinemment qu’il pouvait à tout instant être arrêté par le régime en place, le journaliste Bangladais a également couvert la famine qui frappa le pays en 1974 ainsi que le régime du président Ziaur Rahman, quatrième président du Bangladesh de 1977 jusqu’à son assassinat en 1981.  Se sachant constamment menacé, Talukder renonça à publier ses images de son vivant, du fait de leur trop grand poids politique. Au lieu de les révéler aux yeux du monde, il scellait ses négatifs dans des boîtes en acier et les enterrait dans le sol.

des réfugiés s'enfuient vers l'inde en 1971

Des réfugiés fuient vers l’Inde, en 1971 © Rashid Talukder

Malgré les précautions de Talukder, certains négatifs ont mal supporté ce séjour souterrain, et ne pourront probablement pas être récupérés. Les archivistes néerlandais estiment qu’environ un sixième des négatifs ont été en partie dégradés par des champignons qui parvinrent à se développer dans les contenants en acier… Heureusement, les 18 00 négatifs qui ont été sauvés (ce qui ne représente que 12% de l’ensemble du travail de Rashid Talukder) revêtent une importance socio-culturelle inestimable, non seulement pour leur témoignage d’une époque bien trop souvent passée sous silence que pour la représentation du courage du photojournaliste. Certains des 18 000 tirages ont été touchés par les champignons, mais ces derniers pourront être traités sans abîmer les négatifs.

En termes de valeur historique, culturelle, sociale et artistique, la collection de Rashid Talukder est exceptionnelle et irremplaçable. Son travail a capturé quarante ans de l’existence d’une nation, de sa naissance à son établissement sur la scène internationale. Les photos du journaliste représentent une sorte de capsule temporelle de la mémoire du Bangladesh. Peu de temps avant sa disparition, le reporter avait exprimé son désir de voir sa collection préservée et numérisée, de sorte à amener à la création d’une véritable bibliothèque qui pourrait permettre au souvenir de son pays d’être à jamais préservé.

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