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Fiona Tan au Mudam : la vidéo est-elle l’avenir du portrait ?

Jéremy Billault 1 avril 2016

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Au Luxembourg, dans le très moderne Musée du Grand duc Jean, la rétrospective d’une artiste britannique marque assurément tous les esprits qui la visitent. En travaillant les installations vidéo, Fiona Tan, puisque c’est son nom, malmène les codes et les sensations grâce à un regard et à une recherche esthétique qui, on peut le dire, relèvent du génie. Devant ses portraits filmés, on se croirait presque devant Rembrandt, devant l’oeuvre d’un maître. Analyse.

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Extrait de Nellie par Fiona Tan

La question peut sembler futile tant, a priori, il s’agit là de deux domaines que tout différencie. Pourtant, et peut-être faut-il le voir pour le croire, Fiona Tan sème le doute.  Actuellement exposée au Mudam (Luxembourg),Fiona Tan dépasse largement les considérations et le jugement esthétique dont il faudrait ici faire état : des années de recherches, des années d’expériences et une suite d’œuvres d’art absolues qui bouleversent autant qu’elles passionnent. Pour tenter de s’immerger dans le travail de cette artiste majeure et absolument unique sur la scène contemporaine, certains grands moments de l’exposition (certains territoires de sa géographie du temps) méritent qu’on s’y attarde et qu’on y réfléchisse au point d’en arriver à ce poser cette question étrange : le portrait contemporain est-il une vidéo ?

Là où certains artistes se perdent et ennuient lorsqu’ils décident de s’attaquer à la vidéo, Fiona Tan, elle, créé quelque chose. Un sentiment, une sensation, un dialogue qui, on ose le dire, se rapproche de ce que provoquent les plus grands portraitistes. Et on ne parle pas de photo : chez Fiona Tan, la vidéo, c’est de la peinture. Si cette affirmation semble pour le moment un peu loufoque, c’est le processus de création de l’artiste britannique qui en plus du choc que provoque l’oeuvre finale, nous a poussé à y réfléchir.

Temporalité

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Extrait de Diptych par Fiona Tan

Derrière chaque oeuvre de Fiona Tan, il y a (au moins) une histoire, quelque chose de profondément humain, de familier, un éclat subtil et saisissant. Prenons, par exemple, Diptych. Dans deux salles séparées, deux écrans sont suspendus côte à côte et diffusent l’image de ce qui semble être une personne, ou deux personnes qui se ressemblent beaucoup. Et pour cause. Pendant plusieurs années, de 2006 à 2011, Fiona Tan s’est rendue une fois par an sur une île suédoise. Sur place, elle a filmé 15 paires de jumeaux (des jeunes enfants aux retraités), au même endroit et dans la même position année après année. Les modèles restent immobiles, le regard fixé sur la caméra. Cette posture est, déjà, une façon assez incroyable pour le spectateur d’entrer dans l’intimité d’un modèle : le temps est long, il/elle s’efforce de ne pas bouger, l’atmosphère est lourde, l’immersion est totale. Déjà.

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Extrait de Diptych par Fiona Tan

Il faut alors imaginer la profondeur de la scène : sur les deux écrans, la même personne est projetée à deux périodes différentes de sa vie. Beaucoup de choses ont probablement changé, on observe, on imagine. Les jeunes grandissent, les moins jeunes vieillissent : ce qu’ils sont et ce qu’ils étaient se trouve là, devant nous, simultanément. Difficile d’imaginer un portrait plus complet et plus puissant. Dans la seconde salle, le même dispositif : les portraits qui défilent lentement sont ceux de leurs jumeaux. Et dans cette oeuvre profonde, la vidéo joue un rôle majeur : les mouvements alentours, l’absence volontaire de mouvements du modèle, tout provoque un réalisme et une empathie bouleversante.

Vidéo picturale

Si l’on peut parler de peinture, c’est que Fiona Tan y a toujours trouvé ses plus grandes influences. Après avoir étudié de très près les portraits du XVIIème siècle du Rijksmuseum d’Amsterdam (en particulier les portraits d’anonymes, détachés de  tout cadre historique), l’artiste créé provenance. De loin, la pièce semble contenir des photos en noir et blanc incrustées dans des cadres noirs. Mais, là aussi, les personnages bougent. Un homme lit le journal, un autre épluche des légumes, un autre se tient debout avec (de toute évidence) son fils dans les rayons d’un supermarché : la lenteur et l’élégance de l’image associée à la forme très conventionnelle (pour un tableau) du cadre provoque, la encore, une émotion rarement ressentie. On a conscience d’assister à une scène moderne, on a pourtant l’impression d’admirer un Rembrandt. On remarquera d’ailleurs sur les portraits de Fiona Tan la présence de la fameuse « Rembrandt lighting », cette façon d’éclairer le visage du modèle permettant d’obtenir, sous l’œil du côté du visage le moins illuminé, un petit triangle lumineux…

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Extrait de Provenance par Fiona Tan

Tout dans l’exposition luxembourgeoise de Fiona Tan est dans cette veine-là : la taille des écrans varie, les scénographies aussi mais toujours le spectateur est subjugué. Chaque oeuvre, chaque salle, est synonyme d’un nouveau choc esthétique : pas d’hermétisme (les regards parlent à tous), mais une précision virtuose, une subtilité presque inégalée. Ces vidéos, ces portraits, sont tout sauf ce qu’on a (trop) l’habitude de voir et si les codes nous sont familiers, pas d’inquiétude : ce sont simplement ceux des grands artistes, de toutes les époques.

FIONA TAN

20/02/2016 > 28/08/2016

Mudam Luxembourg

LUXEMBOURG

Caractérisées par une grande qualité formelle et par la place singulière qu’y occupent les questions du temps et du lieu, les installa...

Exposition terminée
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