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Justice : La maison Drouot et la « mafia » des Savoyards

Jéremy Billault 14 mars 2016

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A partir du 14 mars au Tribunal Correctionnel de Paris, un long procès s’apprête à toucher l’une des plus respectables maisons du marché de l’art. La maison Drouot, qui se pose en victime, accuse une cinquantaine de ses membres (44 manutentionnaires d’une corporation extérieure et 6 de ses propres employés), d’avoir créé un vaste trafic d’objets volés. Au cœur du scandale : une corporation savoyarde vieille de plus d’un siècle, devenue, au fil du temps, l’équivalent d’une mafia. 

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C’est un coup de filet dont on n’a pas fini de parler. Cinquante accusés, tous membres de la maison Drouot, la plus respectée des salles des ventes, plus de deux tonnes d’objets volés (dont Chagall, Courbet, Picasso…) et la fin d’une corporation aux privilèges trop grands : le marché de l’art nous offre encore une histoire dont lui seul a le secret. Parmi les cinquante accusés, un directeur des ventes, un employé, quatre commissaires-priseurs mais surtout, quarante-quatre cols rouges.

Cols rouges

L’appellation semble un peu vieillotte, et pour cause : les cols rouges (aussi appelé savoyards, on comprendra pourquoi) sont les commissionnaires de l’hôtel des ventes, les manutentionnaires, bref, les gros bras. Initialement occupés par les « gens de bras » venus d’Auvergne, l’annexion de la Savoie par la France en 1860 provoque une arrivée massive de savoyards qui, rapidement, remplacent les auvergnats. Tâches ingrates et efficacité, les savoyards bénéficient rapidement du monopole et créent l’Union des Commissionnaires de l’Hôtel des Ventes (UCHV). Les savoyards resteront en place jusqu’en 2016. Comme le raconte l’économiste Stéphane Arpin, interrogé dans le Parisien, l’esprit de corporation s’est maintenu, tous les cols rouges viennent encore, au XXIème siècle, de Savoie : « On y entrait (à l’UCHV) de père en fils, d’oncle en neveu, par cooptation. Cette union était plus qu’une entreprise, c’était une communauté de travail basée sur les liens du sang ou de parenté. Ce qui garantissait des liens très forts et un certain secret sur son fonctionnement. »

Mais le problème vient peut-être de la tradition. Seuls les savoyards, reconnaissables à leur veste à col rouge, transportent et installent les objets et œuvres d’arts destinés aux enchères; leur discrétion et leur efficacité leur vaudra d’ailleurs une reconnaissance générale. Et puis, en 2009, la façade de leur autogestion s’effondre : si un appel anonyme n’avait pas attiré les soupçons, le système aurait pu prospérer pendant encore plusieurs décennies. Cet appel concerne une toile étrangement en liberté : un Courbet disparu lors d’un inventaire (tiens donc) refait surface, un homme essaie de « refourguer ». On le découvrira rapidement, l’homme n’a pas agi seul : il s’agit d’un col rouge qui, au fil de l’enquête, de filatures et d’écoutes téléphoniques, dévoilera malgré lui toute l’organisation.

250 tonnes d’objets

Ils s’appellent Attila, la Truie, Muscadet, le Gitan ou encore Loukoum et organisent leurs opérations dès le matin, au bistrot. Tout a vraisemblablement commencé avec des héritages dont les bénéficiaires ignoraient le contenu précis, on récupère des bricoles, des Chagall « tombent du camion », des grands crus, de l’argenterie, des bijoux ou des antiquités, on glane les objets par-ci, par-là. Mais le butin a enflé au point que, dans un entrepôt perquisitionné du côté de Bagnolet, les autorités finissent par mettre la main sur 250 tonnes d’objets volés.
Toutefois, un chef-d’oeuvre tombé du camion ne se refourgue pas tout seul. Comme le précise Stéphane Arpin, à nouveau dans le Parisien: « Ces dérives n’auraient pas pu exister sans la complicité des commissaires-priseurs, dont les commissionnaires étaient les hommes de main, avec toute l’ambiguïté qu’il y a autour ». Car, et c’est là que l’image de Drouot risque de souffrir, certains objets volés ont été revendus chez… Drouot. C’est notamment le cas de deux commodes d’Eileen Gray, revendues pour un total de près d’un million d’euros. Pour l’avocat de Drouot,  la maison Drouot se place en victime d’une organisation parallèle :

 » Les commissaires représentent une minorité, ils sont quatre sur une centaine organisant des ventes à Drouot. Le tribunal devra déterminer s’ils ont agi sciemment, s’ils sont complices ou si au contraire ils ont agi par négligence. Quoi qu’il en soit, il est évident que ce n’était pas de leur intérêt d’agir frauduleusement. Contrairement à ce qui a pu être dit, jamais la direction de Drouot n’a eu connaissance des vols qui avaient été commis. D’autre part, elle n’était pas l’employeur des cols rouges, ceux-ci étant membres de l’UCHV. »

Pendant trois semaines, les comptes vont se régler : plus d’une vingtaine de plaignants (parmi lesquels Drouot Patrimoine) et cinquante accusés parmi lesquels il faudra juger du degré d’implication et de conscience des agissement de l’UHCV (qui, par ailleurs, ne voit « que » 40% de ses membres incriminés). L’avenir de la maison de vente pourrait bien dépendre de son image déjà affaiblie par l’affaire : les ventes diminuent par rapport à la concurrence et la condamnation de ses propres commissaires pourrait être lourde de conséquences. De son côté, l’UHCV ne gère plus la manutention pour Drouot : remplacés par deux sociétés extérieures, les savoyards ont perdu leur corporation vieille de près d’un siècle et demi. Et, avec elle, quelques avantages.

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