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Moreau, la femme et ses élèves : quand l’apprenti transcende le maître

Agathe Lautréamont 26 février 2016

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Le musée Gustave Moreau présente jusqu’au 25 avril prochain les liens étroits existant entre le maître du symbolisme Gustave Moreau et son élève Georges Rouault, grande figure du fauvisme et de l’expressionnisme. Leurs relations très étroites, que l’on pourrait comparer à celles d’un père et d’un fils, ont amené leurs arts à se ressembler, se compléter. Et c’est ce dialogue qu’expose le musée Moreau. Illustration de cette complémentarité exceptionnelle avec leurs représentations de la figure féminine.

Gustave Moreau, Salomé dansant devant Hérode

Gustave Moreau, Salomé dansant devant Hérode, 1876 © Musée Gustave Moreau

Un rapport complexe aux femmes

Quand bien même leurs registres picturaux sont sensiblement différents, il est possible de déceler dans le traitement de la féminité par Gustave Moreau et Georges Rouault des corrélations troublantes qui peuvent bien sûr s’expliquer par leur longue relation de maître à élève, mais pas que. L’Histoire de l’art connaît bien le rapport complexe, mi-révulsé mi-fasciné, qu’entretenait le peintre symboliste avec les femmes. Son œuvre picturale est ainsi obsédée par des personnages féminins issus de la mythologie gréco-latine ou des récits bibliques (Ancien comme Nouveau testament).

Pourtant, si les caractères de ces personnages sont sensiblement diversifiés et leurs histoires des plus complexes, il est surprenant de constater à quel point elles se ressemblent, toutes, dans les peintures de Moreau. Arborant un corps aux formes frôlant la perfection (blanc, élancé, souple et des rondeurs harmonieuses), elles sont cependant affublées de visages comme figés dans le marbre, inexpressifs et fixes. Ces créatures marmoréennes renvoient donc à un idéal inaccessible, délicieusement attirant mais sans pour autant être dénué d’une certaine forme de menace ; un danger tout tourné vers l’homme.

Gustave Moreau, Nu, ébauche ou ève

Gustave Moreau, Nu, ébauche ou Ève © Musée Gustave Moreau

Les belles pécheresses

Car ces superbes dames qui peuplent la peinture de Moreau sont prénommées Messaline, Salomé, Ève ou encore Dalila. Incarnations tentatrices, personnifications des vices charnels, du penchant vers la lascivité, Moreau glisse sa crainte de ces Lilith sans jamais les dénuer de leur beauté frappante, irrésistible. Pourtant, magnifiées par des parures de reine, sublimées par des poses où la grâce subjugue, d’une impassibilité impériale, les femmes de Moreau sont tour à tour déesses et pécheresses, indifféremment saintes ou courtisanes.

Cette grande ambiguïté, puisée dans la littérature ou dans les textes sacrés, nourrissent une imagination où la femme n’est jamais une figure simplifiée, mais bien une incarnation de vices que Moreau, en bon moraliste, cherche à dénoncer et combattre, dans une inquiétude que l’on devine fiévreuse.

Georges Rouault Fille dit aussi Nu aux jarretières rouge, 1906

Georges Rouault, Fille dit aussi Nu aux jarretières rouges, 1906 © Musée d’Art Moderne

Femmes de petite vertu

À l’image de son maître, Georges Rouault s’en est tenu pendant presque toute sa carrière à un archétype fixe de figure féminine. Seulement, là où le symboliste nourrissait sa palette d’écrits bibliques ou des vers de John Milton dans son Paradise Lost, Rouault oriente son regard vers des thématiques plus prosaïques, davantage ancrées dans la réalité des mœurs de son époque. Ses muses ne se rencontreront pas dans les palais de l’empereur Claude ou du roi Hérode, mais dans les cabarets de Paris ou dans la fange des bas-fonds de la capitale française. Si la fascination pour le corps féminin est tangible dans l’art de Georges Rouault, c’est cependant un regard bien différent que le peintre pose sur des formes qui ont perdu de cette superbe inspirée des marbres immaculés grecs.

S’inscrivant dans le sillage d’artistes comme Edgar Degas ou Henri de Toulouse-Lautrec, l’élève de Moreau choisit comme modèles des prostituées, des artistes de cirque, des bohémiennes, des femmes issues des classes les plus pauvres de la société. Certaines sont vêtues de haillons que l’on devine couverts de crasse, le chignon défait. D’autres n’hésitent pas à exposer leur nudité imparfaite.

Georges Rouault, Fille au miroir, 1906

Georges Rouault, Fille au miroir, 1906 © Musée d’Art Moderne

Nouvelles Ève

Les corps des filles de joie sont lourds, rondelets, marqués par des hématomes ou des maladies. Les yeux sont cernés et les jambes striées de veines bleutées. L’idéalisation s’efface donc au profit d’une réalité crue, sans concession, où la misère de ces personnes transparaît de façon poignante. Georges Rouault choisit-il ces modèles surprenants, repoussants, dans le but de les montrer du doigt et révéler toute la laideur de leur situation aux yeux du monde ? Bien au contraire…

Comme son maître Gustave Moreau, Georges Rouault mène une vie empreinte de morale et de valeurs chrétiennes. Aussi, nul sarcasme dans ces poitrines tombantes, ces paupières lourdes et ces cheveux défaits. Simplement une grande pitié, pure et sincère. Et une tentative d’expliquer à quel point les modèles parfaits issus de la tradition académiste sont éloignés des réalités du monde. La peinture ici n’est pas un outil de jugement intransigeant, mais bien une prière adressée aux cieux pour peut-être un jour voir ces femmes, ces « filles », connaître une existence meilleure.

GUSTAVE MOREAU - GEORGES ROUAULT. SOUVENIRS D'ATELIER

27/01/2016 > 25/04/2016

Musée national Gustave Moreau

PARIS

De 1892 à 1898, Gustave Moreau (1826-1898) fut professeur à l'Ecole des beaux-arts de Paris. Georges Rouault (1871-1958) fut son élève p...

Exposition terminée
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