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Affaire Knoedler : issue mystérieuse pour une grande arnaque aux faux tableaux

Jéremy Billault 16 février 2016

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A New-York, l’une des plus grandes arnaques aux faux tableaux vient de trouver une issue surprenante. Dans un procès mouvementé qui confrontait clients et galeriste accusée, on a finalement trouvé un accord à l’amiable tout à fait inattendu. Naïveté, manipulation, Histoire et faux père noël, retour sur une affaire rocambolesque qui n’a pas encore dit son dernier mot.

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La galerie Knoedler, à New-York

C’est une issue à laquelle on ne s’attendait pas. Après des semaines de procès, après une émotion et un acharnement qui, croyait-on, dépassait largement la question de l’argent, Ann Freedman et ses détracteurs ont finalement conclu un accord à l’amiable qui restera définitivement un mystère. L’affaire remonte à une bonne dizaine d’années. Nous sommes en 2004, Domenico De Sole (ancien directeur de Gucci) et sa femme Eleonore décident de s’offrir un tableau qui épatera leur entourage, quelque chose de grand, l’oeuvre d’un artiste de renom. Et c’est sur un Rothko que le couple jettera son dévolu : vendu par l’historique galerie Knoedler à New-York, le tableau en question est une découverte récente et a été acheté par la galerie à un anonyme suisse, fils d’un collectionneur ami du peintre. Les De Sole sont convaincus et Ann Freedman, directrice de la galerie, leur vend l’oeuvre pour la somme de 8,5 millions de dollars.

Pendant plusieurs années, le Rothko fait son effet, accroché avec fierté dans la résidence du couple sur l’île de Hilton-Head en Caroline du Sud. Mais en décembre 2011, tout a changé. Alors qu’elle est paisiblement plongée dans sa lecture du New-York Times, Eleonore De Sole voit son monde s’écrouler. Dans le journal, un article fait état d’un contentieux entre la galerie Knoedler et un acheteur récent autour d’un Pollock aux origines étranges. L’acheteur se plaint de n’avoir pas réussi à faire authentifier le tableau que la galerie avait acheté à un anonyme suisse, fils d’un collectionneur ami du peintre. Malaise.

Aie Confiance

Le fait est que le couple n’a pas vraiment cherché à authentifier le Rothko en question. Et pour cause, la réputation de la galerie Knoedler suffisait. Créée en 1846, avant la plupart des musées américains, l’établissement était considéré comme une référence, comptant parmi ses clients les plus grandes fortunes du pays (Frick, Rockefeller…). Affaire familiale jusqu’en 1971, la galerie est rachetée par Armand Hammer, riche pétrolier et sera présidée par son petit-fils jusqu’au moment des faits. Knoedler est donc la référence irréprochable vers qui il serait logique de se tourner si, imaginons, on voulait acheter un tableau de grande valeur pour la première fois.

Mais, dans l’histoire, il y a Ann Freedman. Arrivée chez Knoedler à la fin des années 70, celle qui sera nommée directrice de la galerie est rapidement au cœur des tourments qui ont conduit au déclin et à la fermeture de l’institution. Dans les années 90, Ann Freedman achète une grande collection de tableaux à une marchande de Long Island, Glafira Rosales. Cette collection appartenait à celui qu’on a rapidement appelé dans le milieu « Secret Santa » (le père noël secret) ou encore M.X, le fameux suisse anonyme fils d’un autre suisse anonyme, ami de beaucoup d’artistes. Evidemment, c’est une invention. Derrière cette collection qui n’a cessé de s’accroître se cache Pei-Shen Qian, un faussaire chinois dont on a aujourd’hui perdu la trace. Rosales en a tiré un butin estimé à plus de 33 millions de dollars. La galerie Knoedler, elle, a fait un bénéfice de 47 millions.

Cage dorée

C’est là qu’il est difficile de cerner Ann Freedman. Sa défense a toujours été rigoureusement la même : elle est tombée dans le piège, au même titre que ses clients. Or, ces derniers n’ont pas dû chercher très loin pour s’apercevoir que quelque chose clochait : en remontant de Knoedler à Rosales et de Rosales à M. X, la quête d’authentification est un échec, on demande à être remboursé, ce à quoi la galerie a toujours répondu favorablement (par sincérité ou pour ne pas faire de vagues). Difficile, donc, de croire à l’innocence d’Ann Freedman, licenciée en 2009, deux ans avant que la galerie ne ferme, croulant sous les scandales. Sur le Rothko du couple De Sole, par exemple, la galerie a bénéficié d’une marge immense : acquis pour moins d’un million de dollars à Rosales (prétendument un superbe Rothko récemment sorti de collection privée, on le rappelle), le tableau est donc parti pour 8,5 fois son prix. Il y a des pièges plus agréables que d’autres…

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Ann Freedman et sa défense dessinés pensdant le procès par Victor Juhasz

Pendant le procès qui les a opposé à Ann Freedman, Eleonore et Domenico De Sole ont été tenaces : plus qu’une question d’argent, c’est une question de réputation et, surtout, de notoriété. Il fallait que le monde entier soit au courant du scandale. Eleonore s’est montrée la plus touchée : plus adepte des belles choses que son mari, c’est elle qui a influencé la décision. Domenico, interrogé sur sa connaissance en matière de peinture, a rétorqué : « Je n’y connais rien à l’art. Si vous voulez je peux vous parler de sacs à main (il est l’ancien directeur de Gucci). » Une phrase qui pourrait sembler paradoxale pour celui qui, depuis moins d’un an, est président du Conseil d’administration… de Sotheby’s.

Initialement, le couple demandait 25 millions de dollars de dommages et intérêts et voulait faire payer la galerie et celle qui la représente. Coup de théâtre, le procès s’achèvera sur un accord à l’amiable dont les termes ne seront pas divulgués. Pour l’heure, 10 actions en justice ont été intentées contre Freedman : cinq d’entre elles ont été réglées à l’amiable avant le début du procès. La sixième s’est réglée avant la fin du procès. Restent quatre affaires à suivre. Le faussaire n’a pas été retrouvé (il ne gagnait que quelques milliers de dollars par tableau), Rosales, de son côté, a plaidé coupable, sa maison et ses comptes ont été saisis, aux dernières nouvelles, elle risquait jusqu’à 81 millions de dollars d’amende et 99 ans d’emprisonnement. Freedman, elle, attend la suite et tient désormais une galerie d’art contemporain . On vous la déconseille.

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