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Les Misérables à la prison de Réau : paroles de détenus, paroles d’espoir

Agathe Lautréamont 2 février 2016

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À la maison d’arrêt de Réau, une exposition dédiée au chef d’oeuvre de Victor Hugo a été montée du début à la fin par des détenus et sera uniquement accessible pour les condamnés et le personnel pénitentiaire. Après l’aventure culturelle que représente l’organisation d’une exposition au sein d’un espace qui n’est pas pensé dans cette optique, une prison, arrive le temps du constat. Que retenir de l’événement ? Qu’a-t-il apporté aux neufs détenus devenus commissaires d’un jour ? Nous leur avons posé la question…

Misé 4 mini

La silhouette frêle, strictement serrée dans un beau tailleur noir, M. sourit faiblement en détaillant une gravure vieille d’un siècle et demi représentant la petite Cosette, balayant le sol de la maison Ténardier.

« Le personnage de Cosette ne peut que me toucher. Je suis mère de deux petites filles vous savez. » Comme Fantine, M. se demande si ses enfants vont bien, si elles sont heureuses là où elles se trouvent. Elle est d’un caractère très fort, une battante, nous confie-t-elle. Le genre de femmes à qui la vie n’a pas offert le moindre cadeau. Mais parfois, l’émotion s’avère trop lourde, et le vernis craque. Il est temps de parler d’autre chose. Un autre petit dessin attire son attention tandis que la visite se poursuit.

Entre deux faits historiques, M. confie tandis que son visage s’éclaire : « Gavroche, c’est mon personnage préféré. C’est un gamin de la rue, qui n’hésite pas à protéger ses frères, les autres gosses. » Ses yeux pétillent tandis qu’elle détaille la crinière ébouriffée du garçon, réalisée à l’encre brune par Victor Hugo en personne : la bouche est ouverte dans un grand éclat de rire, la prunelle est vive et ardente.

Misé 2 mini

K. lui, n’a pas d’enfants. Il est très jeune, trop jeune, autour de 24 ans, les cheveux rasés de près et la stature bien droite de ceux qui ont conscience de leur carrure imposante. Pourtant, lorsqu’on lui pose la question : « Vous sentez-vous proche de Jean Valjean ? », sa belle prestance s’étiole en un clin d’œil. Il se met alors à bredouiller, chiffonne nerveusement ses notes savamment passées au stabilo fluo.

On croirait avoir pris en faute un élève de collège qui aurait eu un trou de mémoire lors d’une interrogation au tableau. Ses compères commissaires-détenus rient sous cape. C’est sûrement ce qui aiguillonne son égo. K. relève la tête, et lance avec ses mots à lui, ceux de la banlieue, des groupes de gars qui roulent des mécaniques pour impressionner à tout va :

« Jean Valjean, il a racheté sa faute. Il a fait du bien autour de lui, il a aidé Cosette. Et pourtant, pour la société, c’est toujours personne, on n’veut pas le voir, il est en marge. Et ça, c’est pas normal. » Une expression à peine voilée de l’angoisse poignante de l’après, celle qui tord l’estomac mais qu’on tait. Avoir peur, ce n’est pas pour les hommes, il paraît.

Misérables 4 mini

Du côté de P.E. le discours est plus construit, plus posé. De son propre aveu, il a toujours « beaucoup lu, et du Hugo, bien sûr ». Il connaît bien l’œuvre Les Misérables, mais a tenu à travailler sur l’étape finale de l’exposition, celle dédiée aux misérables de notre temps : les réfugiés, les migrants, les familles démunies du continent africain, les réfugiés qui passent à travers les fils barbelés de Turquie.

Il admire le travail des photojournalistes, et condamne toutes les formes de violence. « Pour moi, il existe d’autres moyens de faire entendre les revendications sociales, que de passer par la violence. Nous avons la chance de vivre dans une démocratie, d’avoir le droit de vote, de pouvoir choisir des élus censés nous représenter. C’est quelque chose de très précieux. »

La conversation dévie vite sur le thème de la crise migratoire. Mais P.E. comprend cependant que certains en viennent à de violentes manifestations. « Quand on a épuisé toutes les options, qu’est-ce qu’on fait ? »

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I. sourit beaucoup. Elle est la plus âgée du groupe des prisonniers, affiche une coupe de cheveux « à la garçonne ». Ce qu’elle a préféré, c’est construire toute l’étape de l’exposition consacrée à Paris, personnage à part entière du roman. Elle a adoré choisir les vieilles photos de la capitale.

« C’était émouvant, que de pouvoir contempler l’évolution topographique de la cité, le changement de ses rues. C’est une véritable transformation. Comme quoi, tout peut changer, absolument tout. L’âme de Paris elle-même s’est transformée ». Le message d’espoir de I. est passé, tandis qu’elle reste scrupuleusement debout au niveau de « sa » partie de l’accrochage.

Elle suit les journalistes des yeux, d’un regard avenant, avide de parler, de raconter ce qu’elle sait et ce qu’elle a pu apprendre. Dans ces différents témoignages, toujours ressort l’espoir, une constante prégnante, évidente, et qui rassure. Sur le pouvoir de la culture pour ouvrir des portes.

Photographies : Agathe Lautréamont

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