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Guy Ribes : le récit éblouissant d’un faussaire de génie

Jéremy Billault 26 janvier 2016

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Dans quelques semaines, le 2 mars prochain, sortira Un Vrai Faussaire, un documentaire de Jean-Luc Léon consacré au plus talentueux et productif des faussaires français : Guy Ribes. Après 30 ans de carrière, plusieurs milliers de tableaux et un an de prison, l’homme, qui tient à la fois du génie et du truand se livre, raconte, tout en fumée de pipe et en argot à l’ancienne, sa vie de voyou et son coup de pinceau miraculeux.

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Guy Ribes

Certains crient au génie, d’autres parlent d’escroc : le fait est que Guy Ribes, c’est un peu les deux à la fois. Faussaire à la production phénoménale, il a abreuvé pendant des années le marché de l’art de toiles absolument fausses qui n’ont existé que dans son atelier. Pour tromper son monde, Guy Ribes a vite compris qu’il serait inutile de reproduire une toile à l’identique. Non. Guy, lui, il pastiche, il s’imprègne, il reproduit, et c’est là son talent. A la manière de Chagall, dans le style de Picasso, il invente (en se basant parfois sur des motifs d’autres toiles) un tableau qui pourrait avoir été une de leur création. Et, évidemment, le résultat est propre : dans le coup de pinceau, les traces de poussières ajoutées après coup et même, surtout, à travers la signature, tout sème le doute y compris chez les experts.

Tout à commencé quand le jeune Guy Ribes, alors apprenti dessinateur, parvient à vendre quelques faux tableaux à Léon Amiel, un grand marchand d’art New-Yorkais par l’intermédiaire d’Henri Guillard, fils d’un grand imprimeur d’art. Quelques mois et quelques tableaux plus tard, Ribes est convoqué dans le bureau de Léon Amiel. A l’intérieur, tous ses tableaux accrochés aux murs , ses Chagall, l’intégralité de son œuvre. Amiel savait. Depuis le début à vrai dire : dès la première toile Guillard et lui étaient de mèche et avaient décidé de payer le faussaire pendant plusieurs mois, plusieurs toiles, pour lui apprendre le métier, conscients de son immense potentiel. Voilà comment il a trouvé sa voie. En produisant des tableaux à la pelle, en glissant sa version de modèles développés en séries par les artistes, il devient la référence en matière de faux, dans l’ombre mais connu de beaucoup, déroutant toujours les experts.

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Guy Ribes travaillant sur un tableau à la manière de Matisse

« Si Picasso était vivant, il l’embaucherait. »

Comme le documentaire l’annonce d’entrée, on ne connait pas les grands faussaires : plus leur talent est grand, plus ils sont biens cachés et alimentent en masse le marché de l’art. La rencontre avec Guy Ribes est donc exceptionnelle. Pour son travail d’abord, pour sa personnalité ensuite. La pipe a la bouche, l’artiste raconte son histoire au fil de ses escroqueries, au fil de ses chefs-d’oeuvre et de sa longue carrière : son enfance agitée (son père strict tenait une maison close, sa mère lisait l’avenir dans une boule de cristal), ses rencontres, ses victimes (quelques unes apparaissent dans le film), ses escapades un peu folles et sa dépense d’argent. Tout y passe. Du côté de la justice on le voit comme un baratineur même si, pendant son procès, on n’aura eu d’autre choix que de reconnaître son immense talent et sa capacité à produire, en quelques heures, une toile qui trompera les plus grands experts. « Si Picasso était vivant, il l’embaucherait. »‘

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Un Picasso signé Guy Ribes

L’homme qui fait marcher le marché

Il parle donc, il se livre, il livre des noms, des marchands, des galeries avec qui il a travaillé. Mais pas trop, ce que l’on sait déjà même si à plusieurs reprises des tableaux sont floutés et des noms censurés à grands coups de coin coin et d’aboiement peu discret qui laissent rêveur quant à leur identité et quant à la nature des tableaux. Car, si la police en a saisi quelques centaines, il en reste, des Guy Ribes, des certifiés, des exposés, des vendus et des revendus. C’est cruel, mais, sur le coup, c’est drôle.

« Des pigeons, des dupes », avec un sourire non dissimulé, Ribes s’estime heureux d’être tombé sur un marché de l’art aux clients faciles à escroquer. Un faux se glisse dans une expo, on sort un catalogue. Au moment de vendre le tableau, pas besoin de certificat, le catalogue est une preuve largement suffisante aux yeux des acheteurs. Facile. Certains faux ont même, selon lui,  été jusqu’à apparaître dans des catalogues raisonnés, dans des ouvrages exhaustifs réalisés par les plus grands experts des peintres en question. Il en reste, donc, des Guy Ribes et il en reste beaucoup. On estime aisément que l’artiste a réalisé plusieurs milliers de toiles. La justice en a récupéré (pour les détruire…) quelques centaines.  Quand on lui parle de l’école flamande, il ne parle pas. On comprend simplement qu’il s’y est attaqué, que c’est une belle réussite. Quelles œuvres, où, quand, la science permettra peut-être de le découvrir dans les années à venir dans un musée ou chez un collectionneur malchanceux.

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A la manière de Raoul Dufy

Il sait tout faire, toutes les périodes, tous les styles, toutes les écoles. En quelques heures, sous l’objectif des caméras, il créé un Chagall, un beau. « Je vais le détruire ou en faire cadeau à quelqu’un ». Esthétiquement, il mériterait une exposition, un catalogue, quelque chose pour référencer l’étendue de son talent unique. Quand on lui demande pourquoi il ne préfère pas sa propre peinture, sa réponse est limpide : « pourquoi faire mon art alors que je peux faire le tien ? ». Et, aussi, pourquoi je ferai mon art alors que je peux faire celui d’un autre, qui est prêt à payer plusieurs millions pour un travail de quelques jours. Aujourd’hui, il continue de créer : des Chagall, des Matisse, qu’il détruit ou qu’il signe et qu’il offre gracieusement.  Car oui, à ce qu’il parait, de nos jours, Guy Ribes signe ses faux. Reste à savoir avec quelle signature.

 

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