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François Hollande à Chandigarh : que reste-t-il de la cité rêvée de Le Corbusier ?

Agathe Lautréamont 25 janvier 2016

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En voyage diplomatique en Inde, François Hollande a débuté sa visite par un passage à Chandigarh, une cité-jardin taillée dans le béton par Le Corbusier. Au beau milieu du Pendjab, la ville utopiste se dresse depuis 50 ans : un rêve dl’architecte pensé pour 150 000 âmes. Un demi-siècle plus tard, qu’est devenue la cité aujourd’hui habitée par 9 millions d’indiens ?

CHANDIGARH, INDIA - JANUARY 24: French President Francois Hollande and Prime Minister Narendra Modi at Rock Garden on January 24, 2016 in Chandigarh, India. Hollande was joined by PM Modi in Chandigarh later in the afternoon at the Rock Garden, a famous landmark of the city. The two will attend a CEO's Forum and the India-France Business Summit. Hollande is the chief guest at the Republic Day Parade this year. India and France are in negotiations for 36 Rafale fighter jets in fly away conditions since the announcement for the deal was made by Prime Minister Narendra Modi in April during his visit to France. (Photo by Sanjeev Sharma/Hindustan Times via Getty Images)

François Hollande en Inde, le 24 janvier dernier © Hindustan Times – Getty Images

Chandigarh rassemble à elle seule toutes les clés pour saisir le travail de l’architecte Le Corbusier. Une ville divisée en secteurs ayant tous les mêmes dimensions, numérotés pour mieux les reconnaître, chacun ayant une fonction propre.

Une architecture froide peut-être, mais foncièrement fonctionnelle,à l’image de la grand-place du Capitole ouverte à la lumière écrasante de ce pays du sud. Alentour, des bâtiments prestigieux comme la Haute-cour de justice ou l’Assemblée parlementaire. Une cité rêvée, mais aussi une ville idéalement juste, soucieuse du bien de ses habitants.

Ces structures en imposent, elles suscitent un frisson de par leurs dimensions, mais aussi par le vieillissement prématuré du béton peu entretenu. Des touffes d’herbes poussent entre les interstices, le matériau a noirci, l’eau des vastes bassins s’est évaporée, laissant visible une faible couche de terre et de poussières séchées, craquelées, brûlées par le soleil.

Des immeubles de bureaux © Sanyam Bahga -Wikimedia Commons

Dans son idéal humaniste, Charles-Édouard Jeanneret Gris dit Le Corbusier, avait pensé une ville fondée sur la démocratie et essentiellement résidentielle qui accueillerait des populations en quête de calme, loin du vrombissement et des ambiances vibrantes des grandes villes indiennes.

Face au béton froid, un tiers de l’espace de la ville était réservé aux parcs, jardins et espaces verts. Quant aux immeubles, tous furent limités à trois étages, loin des imposantes tours de la Cité Radieuse de Marseille.  Le capitole, conçu sur le modèle grec antique, n’a plus rien de l’atmosphère d’agora ouverte à la population comme le souhaitait l’architecte suisse.

Aujourd’hui, la construction est austère et ne semble plus fréquentée que par les juristes et autres hommes de loi qui composent la majorité de la population. À Chandigarh, le taux d’alphabétisation frôle les 97% alors qu’en Inde, il est de 74,04 % (136e pays sur 182, selon les statistiques 2011 de l’UNESCO).

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Cour de justice © Gb Pandey – Wikimedia Commons

À l’époque où l’ère industrielle noircissait les cieux de ses cheminées et assourdissait les cités du claquement incessant des usines, Le Corbusier avait imaginé une bulle de quiétude où les structures (en bon hygiéniste qu’il était) étaient ouvertes à la lumière et à l’air, tandis que les toits-terrasses accueillaient des jardinets aujourd’hui laissés à l’abandon. Sur les routes rectilignes, les voitures pétaradent à tout va, recrachent leur pollution sur les espaces verts asséchés et font de Chandigarh la ville indienne qui s’enorgueillit du plus grand nombre de véhicules par habitant.

Il n’y a plus que quelques parcs scrupuleusement entretenus par une poignée de résidents ayant à cœur de faire prospérer en même temps que la croissance des plantes leur rêve d’éden. Tout le reste tombe peu à peu dans l’oubli en même temps que la poussière s’amoncelle.  Autour de Chandigarh, la banlieue pousse comme un champignon après la pluie, obstruant les vastes panoramas laissés autour de la ville de grands immeubles d’une vingtaine d’étages. Qu’importent les désirs de Le Corbusier disparus avec lui en 1965 : l’urbanisation file, et la modernité est dans son sillage.

En 2013, a ouvert à deux pas de la cité un gigantesque centre commercial ultra-moderne aux lumières clinquantes et à l’ambiance musicale assourdissante. Dans un sens, il était évident que la ville ne pourrait résister aux changements du monde, en abandonnant inévitablement son authenticité.

Musée de Chandigarh © Sanyam Bahga -Wikimedia Commons

Pourtant, Narendra Modi, actuel Premier ministre indien, a déclaré lors de son investiture vouloir bâtir une centaine de nouvelles villes en accord avec ces plans utopiques « intelligents ». Transports en commun à l’énergie propre, internet, logements spacieux, eau courante…

De mêmes rêves idéalistes donc mais séparés par cinquante ans. Or, aujourd’hui, Chandigarh fait figure de mauvais élève en Inde. La cité de l’architecte suisse semble posée comme un cheveu occidental sur la soupe du sol indien. Ainsi, Le Corbusier avait par superstition banni le chiffre 13 de toute la conception de la ville, alors que cette croyance ne fait pas sens dans la culture indienne.

De même, l’usage du béton dans un pays au climat chaud et humide, qui est un non-sens absolu : le matériau n’ayant aucune qualité isolante, les climatiseurs sont mis à rude épreuve durant la majeure part de l’année.

L’Assemblée © Duncid – Wikimedia Commons

Autre problème, et non des moindres : le manque de mixité sociale. La ville est en effet divisée entre les vastes et riches villas pour les bureaucrates et des petites parcelles bien plus modestes pour les foyers de peu de moyens, créant ainsi des îlots de pauvreté, des ghettos à l’intérieur même de la cité.

Que penserait Le Corbusier, lui qui souhaitait que sa cité offre aux plus pauvres les installations nécessaires à une vie digne, en voyant qu’aujourd’hui un tiers de la population de son rêve vit dans des bidonvilles du secteur 25. Ces immigrés viennent en effet attirés par la bonne réputation de la ville où le salaire médian est de 2200 euros (à l’échelle du pays, il est de 272€).

Les élus tentent d’absorber le flux de ces familles tombées dans l’indigence, certaines s’amassant dans ces « slums »   depuis la fin des années 90 et ce malgré une densité de population de 20 400 habitants au kilomètre carré. Non loin du capitole demeure la fameuse sculpture dite « de la main ouverte » de Le Corbusier: un message de paix et d’ouverture sur le monde, symbole de générosité et d’accueil ; mais cette œuvre fait malheureusement figure de vestige d’un idéal disparu bien vite.

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