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Marché de l’art : après les records, la dégringolade ?

Agathe Lautréamont 19 janvier 2016

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Parue ce mois dans le très sérieux Journal of Empirical Finance, une étude publiée par l’Université du Luxembourg menée sur plusieurs décennies de données semblerait indiquer que la bulle du marché de l’art ne devrait pas tarder à éclater. Décryptage.

La vente du Cri de Munch, 2012 © A. Gombert – EPA

Une étude-fleuve

D’emblée, les chiffres donnent le tournis et surtout éliminent toute éventuelle critique : plus d’un millions de ventes aux enchères examinées sur une durée de 36 ans par trois professeurs de l’École de Finance du Luxembourg (rattachée à l’Université du même nom). Entre 1974 et 2014, les chercheurs se sont concentrés sur les ventes concernant l’impressionnisme, l’art moderne et post-Première Guerre mondiale, ainsi que sur l’art contemporain et américain ; en somme, les mouvements et époques qui s’arrachent le plus au sein des salles de ventes.

C’est ainsi que les analystes purent définir deux périodes de crise des ventes de l’art, respectivement en 1990 et entre 2008 et 2009, où les ventes ont littéralement plongé. En comparant les symptômes qui amenèrent à ces deux chutes drastiques, les trois professeurs sont arrivés à la conclusion que le milieu des ventes artistiques est en train de connaître une belle surchauffe qui conduira, sans doute, à l’éclatement de cette bulle.

Une façon pour le marché de « s’assainir », et pour les prix de vente d’œuvres contemporaines et modernes de retrouver des prix en adéquation avec leur véritable valeur.

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Vente des Femmes d’Alger de Picasso, 2015 © Christie’s

Une crise à venir

Mais qu’entend-on au juste, par le terme de « bulle » ? En économie, ce mot désigne une escalade spectaculaire des prix qui en arrivent donc à dépasser de très loin les valeurs des objets vendus, systématiquement suivie par un effondrement tout aussi brutal.

Or, selon le résultat de leur travail de fourmi, les trois chercheurs luxembourgeois ont obtenu des résultats indiquant que le marché actuel rassemble toutes les conditions nécessaires afin de connaître une crise similaire à celle de 1990, qui fut particulièrement brutale.

L’étude a permis d’observer une santé plus que robuste des ventes d’art depuis la fin de la crise de 2009, une santé si vigoureuse que les valeurs dudit marché ont absolument doublé par rapport aux valeurs observées entre 1990 et 2008. Tout cela ne peut donc qu’être suivi par un éclatement d’autant plus brusque.

La vente du Nu Couché de Modigliani, 2015 © T. Clary – AFP

Une bonne santé illusoire ?

Cependant, des voix discordantes se font entendre, et tendent à minimiser l’alerte lancée par l’Université du Luxembourg. Interrogé par le magazine Art Net, le conseiller financier et collectionneur belge Alain Servais tempère l’étude, estimant que le marché de l’art aurait déjà commencé sa déflation, empêchant ainsi la bulle d’éclater.

Pour lui, l’opinion se fonde bien trop sur des enchères-records à l’image de la vente du Nu Couché de Modigliani ou encore des Femmes d’Alger de Pablo Picasso (respectivement vendus pour 170 et 161 millions d’euros). Or, ces ventes fracassantes seraient l’arbre qui cache la forêt ; puisque cela reviendrait à estimer l’état du secteur automobile à l’aune des ventes de Ferrari.

En effet, l’art contemporain qui inonde ces dernières années les salles siglées Sotheby’s ou Christie’s est illimité, il se crée chaque jour de nouvelles œuvres. Le risque est donc d’inonder d’offres, ce qui entraîne irrévocablement une chute des prix.

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Sylvester Stallone à Art Basel Miami 2015 © DR

Une niche financière

L’autre question concerne la monétisation à outrance de l’art. Le conservateur américain Todd Levin estime, pour sa part (dans une interview au Guardian) que si la bulle doit éclater, ce sera du fait de la tendance actuelle à voir les achats d’œuvres d’art comme un moyen de blanchiment d’argent idéal. Achetez une œuvre dans un pays, expédiez-là ensuite chez vous, et vous venez d’opérer un transfert de plusieurs millions qui s’apparente à une belle évasion fiscale !

En effet, l’art a l’avantage d’être très mobile, et il aura toujours tendance à se revendre plus cher, peu importe la monnaie avec laquelle il se revendra. C’est ainsi que peu à peu, l’art se transforme en argent, à tel point qu’il devient une mode, quelque chose en vogue, en particulier dès que l’on parle d’art contemporain. Il suffit de jeter un œil à des événements internationaux de la trempe d’Art Basel Miami pour se rendre compte de cette effarante disposition : partout des starlettes, des chanteurs, des couturiers… et bien peu de public.

Les dernières observations font en effet état de 10 célébrités pour un visiteur, et la majorité de ces « people » ne connaissent pas grand-chose à la pratique artistique et aux noms qu’ils acquièrent pour des sommes astronomiques. L’art est devenu autre chose que lui-même, une tendance dont tout le « beau monde » souhaite se rapprocher, au risque de le vider de sa substantifique moelle.

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