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Guy Wildenstein ou le procès rocambolesque d’une dynastie de marchands d’art sur le déclin

Jéremy Billault 4 janvier 2016

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Le lundi 4 janvier dernier débutait à Paris le procès de Guy Wildenstein, héritier d’une richissime dynastie de marchands d’art. Accusé d’une fraude fiscale monumentale à la mort de son père, l’homme risque jusqu’à dix ans de prison après avoir subi un redressement fiscal historique d’un montant d’un demi-milliard d’euros. Avec ce procès s’annonce le dénouement rocambolesque du destin d’une famille aux membres atypiques et la potentielle fin d’un feuilleton qu’on qualifie d’ores et déjà de Dallas-sur-Seine.

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Daniel, Guy et Alec Wildenstein en 1999 © Helmut Newton.

Tout a commencé en 1875, tout pourrait s’arrêter en janvier 2016. Une famille (une dynastie même), des scandales et un jugement spectaculaire : celui de Guy Wildenstein, patriarche et héritier d’un nom qui a régné sur le marché de l’art pendant plus d’un siècle, accusé d’une fraude fiscale à la hauteur de la fortune amassée par sa famille.

A 70 ans, l’homme est accusé de fraude fiscale et de blanchiment aggravé dans le cadre de la succession de son père Daniel, disparu en 2001 et de son frère Alec disparu sept ans plus tard. Tableaux, chevaux de course, hôtels particuliers mais aussi un immense ranch de 30 000 hectares au Kenya (décor du film Out of Africa), un château dans l’Essonne et plusieurs îles privées, les biens de la famille Wildenstein sont soupçonnés d’avoir été enregistrés dans des paradis fiscaux. Le fisc français adresse un redressement record de 550 millions d’euros aux héritiers Wildenstein, Guy (qui est aussi l’un des fondateurs de l’UMP et un proche de Nicolas Sarkozy, généreux mécène de sa campagne de 2007 récompensé par une Légion d’Honneur et une future investiture aux législative de 2012 annulée pour cause de mise en examen) déclare « ne rien comprendre » à la fiscalité. Alors que les enquêteurs le présentent comme le cerveau d’une opération spectaculaire, les révélations pleuvent : le dénouement s’annonce grandiose.

Accumulation

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Daniel Wildenstein par Robert Doisneau © Getty Images

Depuis le milieu du XXe siècle, la famille Wildenstein collectionne les actes sulfureux, les soupçons et les rumeurs : chaque personnage semble excentrique, chaque relation passionnée. Si l’histoire des Wildenstein rejoint celle du marché de l’art en 1875, quand Nathan décide de se consacrer au négoce d’antiquités, c’est surtout à son fils Georges (père de Daniel et grand-père de Guy, l’accusé du jour) que l’on doit les premières frasques.

C’est notamment grâce à Georges Wildenstein que La Diseuse de bonne aventure de Georges de La Tour est encore aujourd’hui exposée au Metropolitan Museum : alors que le tableau était interdit de sortie du territoire, il avait bénéficié d’une autorisation d’exportation temporaire et avait été vendu au Met dans la foulée. Ce genre d’exportations de tableaux fragiles et précieux ont valu à Georges (qui était un proche de Picasso, Dalí ou encore Max Ernst) d’être l’ennemi juré d’André Malraux qui supportait difficilement ses combines toujours discrètes.

Alec Wildenstein (left) and his boss Louis Goldenberg next to the painting of Juan de Pareja by Velanquez that they just purchased for a record price of £2,310,000, at Christie's auction rooms in London, November 27th 1970. (Photo by Leonard Burt/Central Press/Getty Images)

Alec Wildenstein et Louis Goldenberg devant un Velázquez qu’ils viennent de s’offrir pour 2 310 000 livres chez Christie’s le 27 novembre 1970 © Leonard Burt/Getty Image

Cette discrétion, il la transmettra à son fils Daniel qui reprend les rennes à sa mort. Le scandale et les soupçons arriveront à cause de la génération suivante. Alec, fils aîné de Daniel, frère de Guy, est surpris par sa femme Jocelyne en compagnie d’une autre femme et la menace avec une arme à feu (selon la principale intéressée). Immédiatement, elle demande le divorce et une pension alimentaire trop élevée au goût d’Alec. Résultat : Jocelyne alerte le plus grand nombre de médias possible et lance un grand nombre d’accusations plus ou moins fondées. Les médias s’emparent de l’affaire, Jocelyne fait parler, tant par sa situation que par son physique atypique (marqué par un nombre effarant d’opérations de chirurgie esthétique qui lui vaudra le nom de « la fiancée de Wildenstein ») et s’attaque à son ex-belle famille.

Alors qu’elle n’hésite pas à dévoiler au grand jour sa vie privée et celle des Wildenstein, elle annonce que la famille ne paye pas d’impôts aux Etats-Unis, qu’elle dispose d’avions privés utilisés pour transporter à volonté les tableaux d’une collection inimaginable (Vermeer, Rembrandt, Watteau, Fragonard…) et, clou du spectacle, qu’elle n’a pas hésité à marchander avec les nazis par le passé. S’il est difficile d’extraire le vrai du faux dans les accusations de Jocelyne, les Wildenstein seront, à partir de ce moment précis, surveillés de très près.

2001 : l’odyssée des espèces

Prince Charles goes windsurfing in Deauville, France, with his friend Guy Wildenstein (right), circa 1980. (Photo by Hulton Archive/Getty Images)

Le Prince Charles et son ami Guy Wildenstein à Deauville en 1980 © Getty Images

C’est en 2001 que survient donc l’élément perturbateur du bien-être des Wildenstein : Daniel, qui avait pris soin de répondre avec flegme aux allégations de son ancienne belle-fille botoxée dans les médias et dans un livre, disparaît à l’âge de 84 ans laissant derrière lui… on ne sait trop quoi. Officiellement, l’homme qui a vu grandir une fortune pharaonique, a passé la fin de sa vie ruiné, déclarant un revenu d’environ 500 euros par mois (officiellement, c’est triste). Face à ces revenus officiels, Alec et Guy Wildenstein se tournent vers Sylvia (leur belle-mère, veuve de Daniel) qui sous ses airs naïfs et innocents cache un ancien sous-officier de l’armée israélienne loin d’être influençable.

Par des fax et des lettres retrouvés par la justice, les deux frères lui proposent (en insistant) de renoncer à la succession de Daniel, auquel cas elle s’épargnerait une dette de plus de 10 millions d’euros accumulée par son mari (quelques années d’impôts sur le revenu impayés). Or, renoncer à l’héritage n’aurait rien changé à sa situation par rapport au fisc et Daniel, ruiné mais prévoyant, avait laissé de quoi largement subvenir aux droits de succession (patrimoine un peu moins officiel). Alec et Guy déclarent alors une succession d’un montant de 44 millions d’euros pour lesquels ils paieront 17 millions de droits de succession en se séparant de bas-reliefs sculptés pour Marie-Antoinette.

In trust we trust

FRANCE - OCTOBER 07: Alec Wildenstein and Russian beauty wife attend Prix de l' Arc de triomphe, the main event in the European racing season in Paris, France on October 07, 2001. (Photo by Chip HIRES/Gamma-Rapho via Getty Images)

Alec Wildenstein et sa femme Liouba au Prix de l’Arc de Triomphe en 2001 © Chip Hires via Getty Images

S’ensuivent des années de procédures en tous genres qui conduiront la justice à découvrir l’existence de trusts, sociétés utilisées pour garder le patrimoine à l’abri du fisc de façon à ce qu’il subvienne aux besoins de la famille. Outre la sous-évaluation des biens déclarés (environ 100 millions d’euros ont été évités par les deux frères sur le patrimoine déclaré de 44 millions), une série d’enquêtes révèle l’ampleur de ce qui a été dissimulé dans des trusts aux Bahamas et à Guernesey, pour un montant de 472 millions d’euros.

Parmi ces trusts, la société Delta, qui est propriétaire d’une collection de tableaux (conservés en Suisse mais aussi à Paris, Londres, Tokyo, Buenos Aires, en Italie et au Mexique) d’abord estimée à 250 millions d’euros puis revalorisée… à 1,1 milliard d’euros.

Le procès

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Guy Wildenstein devant un tableau de Claude Monet dans sa galerie à New York en avril 2007 © Reuters/B. McDermid

Dans le procès de ce mois de janvier, trois accusés du côté des Wildenstein. Daniel, le patriarche, risque le plus gros : son frère Alec mort en 2008, il reste le seul responsable de l’évasion de l’héritage de Daniel, son père. A ses côtés, Alec Junior, accusé de fraude fiscale et Liouba, veuve d’Alec Senior (second mariage après Jocelyne) radicalement opposée à la famille Wildenstein. Sur le banc des accusés, un notaire, deux avocats et deux sociétés gestionnaires de trusts complètent le tableau.

Prévu pour s’étendre tout au long du mois de janvier, le procès promet sans doute quelques révélations croustillantes de la part des différents camps, qui porteront d’abord sur le sort de Guy Wildenstein, mais aussi sur l’ensemble de sa famille et sur son histoire. En novembre 2010, au cours d’une perquisition à l’Institut Wildenstein à Paris, l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière tombe sur plusieurs tableaux mystérieux : une collection d’une quarantaine d’œuvres déclarées par leurs propriétaires respectifs comme ayant disparu cachées dans les réserves familiales.

Entre les juges, l’avocate assidue qui, à partir de 2001 représente les intérêts de Sylvia (décédée en 2010) et découvre petit à petit les délits des fils Wildenstein, Liouba la veuve accusée et la défense de Guy qui « ne comprend rien à la fiscalité », le procès s’annonce tendu, riche en rebondissements et devrait mettre fin aux aventures fiscalo-sentimentales d’une famille à la fois unie et déchirée, qui finit par payer une richesse devenue trop importante, même pour la plus grande des discrétions.

Mise à jour

PARIS, FRANCE - JANUARY 06: Franco-American art dealer Guy Wildenstein leaves the Paris courthouse after the second day of his trial on January 6, 2016 in Paris, France. Guy Wildenstein is going on trial on charges of defrauding the French state of half a billion euros (about $550 million) in taxes. (Photo by Chesnot/Getty Images)

Guy Wildenstein en janvier dernier © Photo by Chesnot/Getty Images

Huit mois plus tard, le 22 septembre, le procès de Guy Wildenstein, d’Alec Junior (son neveu), de Liouba et des autres reprend. En janvier dernier, la défense avait obtenu le report du procès en soulevant la Question Prioritaire de Constitutionnalité, question que le tribunal a décidé de soumettre aux «sages», au Conseil Constitutionnel. Cette question, qui s’est posée à deux reprises cette année ( Wildenstein et Cahuzac), concerne le cumul des sanctions pénales et des sanctions administrative pour des poursuites fiscales qui pourrait revenir à condamner les prévenus à deux reprises pour les mêmes faits. Dès le mois de juin, le Conseil Constitutionnel rend sa décision : en matière fiscale, la dualité des poursuites (pénales et administratives) est possible, le procès pourra donc reprendre.

Mais il y a un mais de taille dans cette décision : la poursuite pénale (en vue de Travaux d’Intérêt Général, peine de prison…) pour fraude fiscale ne s’appliquera qu’a un prévenu « qui a été déchargé de l’impôt par une décision juridictionnelle devenue définitive », autrement dit, dont le redressement fiscal ne peux plus être contesté. Hors, voilà pourquoi ce n’est pas terminé, si jérôme Cahuzac s’était déjà acquitté de ses dettes, ce n’est absolument pas le cas des Wildenstein qui, on le comprend, doivent faire face au redressement du siècle, à une somme d’un demi-milliard d’euros !

Voilà donc pourquoi le procès du 22 pourrait être reporté. Les Wildenstein ont évidemment engagé moult procédures devant la justice administrative pour contester le redressement colossal, éléphantesque même et ne sauraient donc être jugés immédiatement : l’affaire du redressement doit être réglée avant la poursuite pénale pour fraude fiscale. Le procès sera donc probablement reporté, une nouvelle fois, à une date qui pourrait être très ultérieure.

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