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Reportage au Qatar : les défis culturels du futur

Magali Lesauvage 10 décembre 2015

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Il y a cent ans au Qatar, il n’y avait rien. Bientôt il y aura tout. La petite péninsule, qui devrait accueillir en 2022 la Coupe du monde de football, bâtit à tout-va et mise notamment sur la culture pour se créer une identité. Reportage dans un pays jeune qui se débat entre traditions et modernité.

IMG_6680Policiers à cheval dans le souq Waqif, Doha, 2015.

 

Le chaud et le froid

Au Qatar, il fait froid. Si, l’été, les températures peuvent avoisiner les 50°, prévoyez tout de même une petite laine. Car le Qatar a beau être l’un des pays les plus chauds du monde, on y attrape vite une rhinite. Ici on aime la fraîcheur. Celle du désert la nuit, dans lequel les familles qataries vont retrouver le temps d’un week-end le mode de vie de leurs ancêtres nomades pas si lointains. Mais aussi celle de la climatisation qui saisit à l’entrée de tout bâtiment public ou privé – et que l’on trouvera peut-être même bientôt dans les rues, à l’occasion de la Coupe du monde de football.

Pays chaud qui aime le froid, le Qatar est un pays de traditions qui adore la modernité. Et qui a les moyens autant de l’un que de l’autre. A cela une raison simple : des réserves immenses de gaz naturel (et dans une moindre mesure de pétrole), découvertes dans les années 1940. Autrefois pays pauvre peuplé de bédouins et de pêcheurs de perles, le Qatar est aujourd’hui l’un des pays les plus riches au monde. Conscient du caractère éphémère de ses ressources, la péninsule investit dans le monde entier, aussi bien dans l’immobilier de prestige (ainsi l’hôtel Lambert à Paris, chef-d’œuvre du XVIIe siècle) que dans le secteur sportif (en France avec les équipes de football et de handball du Paris Saint-Germain), grâce notamment à un fonds d’investissement souverain de plus de 100 milliards de dollars présidé par l’émir Tamim bin Hamad Al Thani.

Une manne qui revient uniquement aux 350 000 Qataris répartis en soixante-sept tribus (sur une population de 2,5 millions d’habitants). Le Qatar pratique le numerus clausus : le mariage avec un(e) étranger(e) y est interdit, et impossible l’acquisition de la nationalité. Chez les Qataris, il n’y a pas de middle class, les revenus des hydrocarbures et les terres sont répartis entre les grandes familles, qui bénéficient de l’eau, l’électricité et l’éducation gratuitement.

Sous domination perse, puis britannique, le pays s’est émancipé de l’Arabie saoudite et a refusé d’intégrer les Emirats arabes unis, pour prendre son indépendance en 1971 sous le contrôle de la famille souveraine Al Thani, qui détient aujourd’hui encore le pouvoir. Alors que certains individus sont visés par des soupçons de soutien à l’Etat islamique (vivement réfutés par le ministre des Affaires étrangères Khaled Al-Attiyah), le Qatar vit encore sur un socle de traditions héritées du wahhabisme, un islam rigoriste issu du sunnisme, mais se démarque de l’Arabie saoudite, par exemple, par une certaine ouverture, dont la politique culturelle est le principal levier. Les lois tribales y sont encore de rigueur, les partis politiques interdits et la peine de mort ainsi que la flagellation restent en vigueur, bien que peu pratiqués (la dernière exécution a eu lieu en 2003).

IMG_6648Dows traditionnels et skyline de Doha, 2015.

 

Une culture à (re)trouver

Axant sa communication sur le mariage entre tradition et modernité, le tourisme qatari fait aujourd’hui face à un dilemme : s’ouvrir à l’Occident, et donc satisfaire les désirs des touristes en matière de loisirs et de divertissements, quand la religion musulmane est strictement observée par une grande majorité de la population. Certaines traditions restent vivaces, notamment celles liées à la faune arabe – chasse au faucon, courses de dromadaires (des robots remplaçant les enfants que l’on faisait courir autrefois) ou encore hippisme. La pêche des perles à quant à elle totalement disparu, et les déserts ne sont plus traversés qu’en 4×4 lors de randonnées sportives. Le patrimoine bâti, par définition rare dans cette culture nomade, est quasi inexistant : quelques villages de pêcheurs abandonnés et places fortifiées (comme Al Zubarah, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO) restent debout, mais à Doha notamment, la plupart des bâtiments anciens ont été rasés afin de faire place aux dizaines d’édifices qui poussent chaque mois.

Désireux de maintenir ses traditions face à une course à la modernité effrénée, le Qatar a préféré détruire pour reconstruire à l’ancienne. Ainsi le souq Waqif, en plein cœur de Doha, reprend la tradition du quartier marchand arabe, avec son enchevêtrement de ruelles et ses murs à étais, mais sa construction date de 2004.

Des musées pour prédire l’avenir

C’est vers le Musée d’Art Islamique (MIA) que le visiteur étranger se tourne naturellement pour découvrir les cultures matérielles du Qatar. Or là aussi, les objets proprement qataris sont rares. Inauguré en  2008, l’édifice en forme de ziggurat dessiné par Ieoh Ming Pei, architecte de la pyramide du Louvre, est une sorte de synthèse moderniste de l’architecture islamique, et s’inspire notamment de la Grande Mosquée du Caire. Acquises par cinq comités d’achats qui ratissent depuis quinze ans les salles de vente du monde entier, les collections du MIA sont somptueuses, parfaitement mises en valeur dans l’écrin de bois et de lumière conçu par Jean-Michel Wilmotte. Parmi ces objets, un grand nombre provient d’Iran (autrefois tutelle du Qatar), de Syrie, d’Inde, de Turquie. Dagues de jade, masques de guerre, assiettes ornées de calligraphie, Coran « colossal », astrolabes et tapis précieux viennent rappeler la splendeur de l’art et du savoir islamiques, tandis que le musée propose des cours de culture islamique en quatorze langues.

IMG_6658Le Musée d’Art islamique, Doha, 2015.

 

Le MIA est le premier musée inauguré sur la corniche de Doha, promenade de huit kilomètres de long qui fait face à la « Perle », archipel d’îles artificielles accueillant logements et hôtels de luxe. Petit bijou d’architecture dont les détails rappellent inconsciemment ceux du Louvre (métal brossé et angles aigus en « meurtrières »), il est bâti sur un îlot prolongeant la corniche, en pendant à un édifice dont l’inauguration est prévue en 2016 (voire 2017). Le Musée national du Qatar, projet de l’ubiquiste Jean Nouvel, prend la forme d’une rose des sables, autre clin d’œil de la modernité à l’identité arabe dont le dessin se traduit dans la réalité en une sorte d’éclatement couché de disques.

Son programme : « montrer l’héritage du Qatar tout en célébrant son avenir ». Un credo qui pourrait résumer la politique culturelle du pays. Là, des objets de traditions viendront dialoguer avec des œuvres modernes, tandis que la tradition orale sera revécue grâce à des solutions multimédias (murs parlants, cocons sonores et audioguides). Le musée est également engagé dans la préservation des dows, ces embarcations séculaires qui faisaient autrefois l’identité de Doha, mais aussi dans un vaste programme d’art dans l’espace public. Une installation pharaonique de Richard Serra dans le désert (cinq monolithes dressés dans l’axe du soleil), une araignée Maman de Louise Bourgeois à l’intérieur du Convention Centre, une sculpture de Damien Hirst assez controversée, The Miraculous Journey, installée face à un centre hospitalier, ou encore un grand Tony Smith tout juste inauguré au milieu des buildings : le Qatar affiche en la matière un goût pour le monumental et une certaine audace.

Plus discret, le Mathaf, musée arabe d’art moderne, est quant à lui localisé dans le quartier de la Qatar Foundation, qui regroupe campus, installations sportives, hôpitaux… S’éloignant du centre de Doha, on longe des kilomètres de chantier perpétuel où s’activent ces milliers d’ouvriers dont les conditions de travail alarment les ONG. Le Mathaf, édifice plat dont la modestie surprend en comparaison des édifices monumentaux de la corniche, abrite une collection unique au monde d’artistes modernes et contemporains du monde arabe, pour beaucoup peu connus. Le musée a déjà accueilli des expositions d’artistes dont le travail a pu provoquer la controverse, notamment des femmes comme la Libanaise Mona Hatoum (récemment montrée au Centre Pompidou, à Paris), l’Iranienne Shirin Neshat, ou encore le Franco-Algérien Adel Abdessemed (dont la sculpture représentant le « coup de tête » de Zinedine Zidane avait été retirée).

Aujourd’hui les yeux sont braqués sur le Qatar, avec notamment à l’horizon 2022 la Coupe du monde de football, qui déjà suscite des commentaires malveillants de corruption. Mais la petite péninsule veut voir plus loin. 2030 est la date butoir qu’elle s’est fixée pour accomplir un rêve : celui d’être le pays de l’aire arabe leader en matière d’offre culturelle. Quinze ans pour multiplier par trois le nombre de touristes (ils étaient 3 millions en 2014, contre 20 à Dubaï), bâtir une identité à partir de bribes quelque peu oubliées dans les sables du désert, et se donner, notamment par ses musées, comme lieu de dialogue entre Orient et Occident. D’ici là, les tours continueront de sortir de terre à un rythme délirant, composant à toute vitesse un patrimoine pour le XXIe siècle.

 

Infos pratiques :
Qatar Airways propose des allers-retours en classe économique Paris-Doha à partir de 650 euros.
Quelques idées pour vous loger : Souq Waqif Boutique HotelsMarsa Malaz KempinskiSt. Regis.

Exemple de séjour proposé par Directours : séjour 5* au Qatar en juin 2016 (6 jours/4 nuits) à partir de 1095 euros ttc par personne base chambre double, petit déjeuner, vol au départ de Paris. Toutes taxes incluses. Un tour de ville de Doha offert.

Photos © Magali Lesauvage.

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