Votre action a été enregistrée avec succès !



LA NEWSLETTER

La National Gallery détient-elle un Matisse volé ?

Jéremy Billault 23 novembre 2015

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

A Londres, la National Gallery est accusée d’avoir exposé et de posséder un tableau volé. Après un périple mystérieux, le Portrait de Greta Moll par Matisse a été acquis en 1979 par le musée. Trente-six ans plus tard, les héritiers de celle qui fut modèle et propriétaire du tableau passent à l’attaque.

matisseHenri Matisse, Portrait de Greta Moll, 1908, Londres, National Gallery.

 

La National Gallery exposerait-elle un tableau volé ? La justice pourrait devoir intervenir mais l’histoire semble complexe (comme c’est le cas pour beaucoup de tableaux à l’itinérance facile). L’accusation provient des descendants de Greta Moll qui, trente-six ans après l’acquisition du tableau par le musée, ont décidé de récupérer leur bien. Leur bien ? Un précieux portrait de ladite Greta.

Voyage, voyage

En 1907, Greta et son mari Oskar, deux artistes allemands, font à Paris une rencontre cruciale : celle d’Henri Matisse. Leur amitié se poursuivra à travers l’art (Oskar travaille pendant plusieurs années dans l’atelier d’Henri) et, un an plus tard, Moll commande à Matisse un portrait de sa femme. Dix séances de trois heures plus tard, le tableau était né, sans que le peintre n’en montre à son modèle le moindre centimètre carré, avant qu’il ne soit terminé. Ce tableau, le Portrait de Greta Moll (de son vrai nom Margarete ou Marg, Greta étant un surnom amical et affectueux) restera jusqu’en 1933 entre les mains de ses propriétaires.

Sous le régime nazi, Oskar Moll est considéré comme un artiste de « l’art dégénéré » (par opposition avec l’art héroïque, officiel) et perd son poste de directeur de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. Après sa mort, en 1947, Greta part rejoindre sa fille en Angleterre et confie son portrait à un ami pour qu’il l’emporte en Suisse. C’est ici que tout ce trouble. L’ami en question se retrouve rapidement ruiné, et prête le tableau à un galeriste en l’échange d’une somme d’argent. L’homme ne venant pas récupérer le tableau, le galeriste en question se l’approprie et le vend à la galerie new-yokaise Knoedler.

On suppose ensuite que le tableau a été vendu à un collectionneur américain, puis à un acheteur anonyme venu de Suisse. C’est finalement en 1979 que la National Gallery fait son acquisition auprès d’une galerie londonienne. Depuis 1997, le musée prête le portrait à la Tate Modern où il était exposé il y a encore quelques mois. Aujourd’hui, le tableau est stocké dans les réserves du musée en attendant son sort.

Margarete-and-Oskar-Moll_referenceMargarete et Oskar Moll © Silesian Art Collections.

 

Réaction à froid

Les descendants du couple d’artistes ont donc décidé d’agir en réclamant à la National Gallery le retour de l’œuvre en leurs mains. Le musée britannique refuse, malgré les menaces judiciaires de leur avocat new-yokais : « Nous pensons qu’il est indécent pour un musée public d’avoir dans sa collection des œuvres volées ou attribuées à un mauvais propriétaire et qu’il est à la fois illégal et immoral de les conserver contre la volonté de leurs propriétaires originaux ». La National Gallery est accusée de n’avoir pas été assez curieuse quant aux origines du portrait lors de son acquisition en 1979.

Face à ces accusations, pas de rançon (oui, c’est déjà arrivé), mais une défense solide pour la National Gallery. Dans le dossier monté par les Moll, aucune preuve de la perte du tableau, aucun document n’indique qu’à cette période, en 1947, Margarete Moll a effectivement perdu un portrait qu’elle aurait simplement pu vendre pendant cette période trouble. Autre argument, le temps de réaction de la famille est étrange. Trente-six ans après l’acquisition de leur tableau, les héritiers décident enfin d’agir en s’attaquant au musée. « Si le tableau a bien été volé en 1947, c’est une véritable injustice pour la famille Moll, a déclaré le porte-parole de la National Gallery. Mais cette injustice n’est absolument pas l’œuvre de la National Gallery qui a acheté le tableau trente ans plus tard. Le vol de 1947 n’a pas été prouvé et même dans ce cas, le musée resterait (en vertu de l’achat de 1979) le propriétaire légal d’un tableau qui appartient à l’Etat ».

Après la plainte, la justice se chargera du sort de ce portrait et plus particulièrement, à la demande de la famille Moll, le Spoliation Advisory Panel (Conseil consultatif sur la spoliation) devrait examiner la demande. Toutefois, le conseil en question ne couvre que la période 1933-1945 et pourrait considérer que le tableau (qui a été volé en 1947) n’est pas dans sa juridiction. Peu de chance, donc, que dans les mois qui viennent la famille Moll puisse accrocher un Matisse au mur de la maison familiale à côté des autres portraits de leurs ancêtres.

 

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE