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Hemingway en rempart contre le terrorisme

Agathe Lautréamont 20 novembre 2015

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Brandir des livres en réponse à ceux qui les bannissent ou les brûlent (ou les deux). En janvier dernier, Voltaire connaissait un brusque regain d’intérêt auprès du goût public. Aujourd’hui, c’est Ernest Hemingway que l’on redécouvre.

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À chaque drame son ouvrage ?

Janvier 2015. À peine une semaine après le massacre perpétré par les frères Kouachi au sein de la rédaction de Charlie Hebdo, le philosophe souriant François-Marie Arouet, dit Voltaire, s’arrachait de tous les rayons de librairie, physique comme dématérialisée. Bilan : 100 000 exemplaires écoulés de ce petit essai littéraire d’une centaine de pages, rédigé suite à la mise à mort de Jean Calas, un protestant qui avait été traîné en justice sur une fausse accusation d’assassinat de son fils afin d’éviter que celui-ci ne se convertisse au catholicisme.

Un penseur auréolé de Lumières que l’on ressort de derrière les fagots parce qu’on lui prête à tort une citation célèbre : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez continuer à le dire ». Non seulement Voltaire n’a jamais prononcé cette phrase, mais pire ! cet adage est terriblement à contre-courant de sa pensée, lui qui haïssait toute forme de fanatisme, au point qu’il aurait été incapable de leur adresser ainsi la parole.

Nouvel attentat contre la population française, nouveau bouquin soudainement redécouvert. Cette fois-ci, exit le penseur à la perruque bouclée du XVIIIe siècle, place à un écrivain bien plus proche de nous d’un point de vue temporel. Paris est une Fête d’Ernest Hemingway, correspondant de guerre intrépide, journaliste au verbe concis et dépouillé, écrivain de la litote, se retrouve porté au pinacle sept jours après la tuerie perpétrée par l’État Islamique le 13 novembre dernier.

À tel point que la maison Folio a déjà mis en branle la machinerie pour une réimpression de 15 000 exemplaires du roman, pour satisfaire cette imprévisible et inaccoutumée demande. Son œuvre se rencontre partout sur les réseaux sociaux, dans des slogans jetés çà et là à qui voudra bien les entendre, et déposé parmi les bougies et les fleurs, autels laïcs et improvisés en souvenir des victimes de la sauvagerie terroriste.

721px-ErnestHemingwayErnest Hemigway au travail, vers 1939

 

Télévision et traduction

De grands titres de presse comme Le Figaro ou Télérama le situent en bonne place dans leurs articles, l’émission La Grande Librairie lui consacre une partie de son programme, Amazon l’affiche fièrement dans son classement des meilleures ventes. Pourquoi un tel retour en grâce d’un petit roman de 220 pages qui jusqu’à présent, ne se vendait qu’à environ dix exemplaires par jour ?

Il faut dire que l’œuvre grandement autobiographique de l’écrivain américain est bien moins connue que des monuments comme Pour qui sonne le Glas, Le Vieil homme et la Mer ou L’Adieu aux armes. Pour cela, il faut en premier lieu dire merci à la star d’une semaine ou deux (peut-être trois) « Mamie Danielle », une dame interviewée par la chaîne d’information en continu BFM TV, qui émeut internet par son message touchant d’ingénuité et de simplicité.

La seconde explication résiderait directement dans la traduction du titre du roman d’Hemingway. Le titre original de l’œuvre, A Moveable Feast (très littéralement, Une fête mobile) fut traduit on ne sait pas trop pourquoi par l’écrivain Marc Saporta en « Paris est une fête ». Le titre est en effet directement issu du texte du livre : « If you are lucky enough to have lived in Paris as a young man, then wherever you go for the rest of your life, it stays with you, for Paris is a moveable feast. » Ce qui nous donne : « Si vous avez été suffisamment chanceux pour avoir vécu à Paris étant jeune homme, alors peu importe où vous vous rendrez au cours du reste de votre vie, elle vous accompagnera, car Paris est une fête mobile ».

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Paris est vagabonde

Mobile dans le sens de vagabonde, que l’on peut transporter avec soi, qui se déplace en même temps que nos pas. Alors, chauvinisme de la part du traducteur ? Simple souci de trouver un titre plus accrocheur que le respect  des mots voulus par Hemingway ? Nous n’entrerons pas ici dans l’éternel débat qui oppose les tenants d’un respect scrupuleux du texte d’origine face aux défenseurs farouches des « Belles infidèles » qui prônent des traductions moins respectueuses du verbe de l’auteur en vertu d’une sonorité plus agréable en langue française. Toujours est-il que l’on peut se questionner sur l’impact qu’aurait eu l’œuvre du romancier du XXe siècle s’il avait conservé un titre proche de l’original.

Et pour persévérer dans le ton grincheux, on pourra dire que s’afficher Paris est une fête dans la poche revient à se promener avec une ville dans la poche qui n’existe plus depuis bien longtemps. Les grands écrivains de renom comme Fitzgerald ou Pound ne s’attablent plus aux Deux-Magots, James Joyce ne foule plus le pavé de la ville en réfléchissant peut-être à l’écriture de Finnegans Wake, La Closerie des Lilas n’accueille plus Picasso griffonnant ses croquis sur un coin de nappe en papier blanc.

On peut cependant comprendre la nostalgie pour le Paris des Années Folles, face à une époque bien terne où semble enterré le temps où la capitale rimait avec un mode de vie festif, vibrant et avide de créativité libre, où l’on jouissait sans entraves et que la foi en des lendemains chantant se retrouvait dans le fourmillement littéraire et pictural. Au moins, ce regain d’intérêt pour Hemingway rassérènera les lecteurs grâce à sa description inimitable, vivace et gaie de Paris.

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