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Sienne : et s’il existait une autre Renaissance ?

Céline Piettre 30 juillet 2015

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Trente ans que la belle Sienne, ce foyer de la première Renaissance éclipsé plus tard par Florence, n’a pas fait l’objet d’une exposition en France. Le Musée des beaux-arts de Rouen pallie cette lacune en présentant jusqu’au 17 août les chefs-d’œuvre de la Pinacothèque de Sienne. Un parcours ciselé d’or et de tendresse — avec l’explosion de la dévotion mariale — à la découverte d’une autre Renaissance. 

Florence, c’est sûr, on connaît. Sienne (que 80 km à peine sépare de sa rivale) un peu moins. Mais si elle n’a pas inventé la perspective, et ne compte pas de Léonard de Vinci dans ses rangs, sa peinture a accueilli à partir du milieu du XIIIème siècle les prémisses d’une Renaissance métissée qui ne boudera pas les apports du gothique international. Ses stars à elle : Duccio, Lippo Memmi, Simone Martini, les frères Lorenzetti, et Sassetta. Tous sont invités au Musée des beaux-arts de Rouen — qui signe, en collaboration avec BOZAR à Bruxelles, une exposition aussi scientifique (dans son contenu) que didactique (dans sa scénographie). Et malgré un regret concernant la faible représentation de la sculpture (mais où est Jacopo della Quercia ?), Sienne se dévoile, délestée de sa réputation conservatrice. L’occasion pour Exponaute de dresser un portrait de la cité toscane, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

L’opulente

Rivale historique de Florence (les deux cités-états s’affrontent à plusieurs reprises dans le courant du XIIIème siècle), Sienne compte presque autant d’habitants qu’aujourd’hui  (50 000), ce qui en fait l’une des grandes villes européennes de l’époque. Carrefour commercial et place financière — les banquiers Tolomei, les mêmes que dans les Rois maudits de Maurice Druon, règnent sur l’Europe ! —, elle profite d’une importante stabilité politique sous le gouvernement des Neuf (1287-1355). Et qui dit stabilité, dit prospérité, dit mécénat, dit développement des arts. Opulence qui commencera à vaciller à partir de 1348, quand, frappée de plein fouet par la grande peste, Sienne perdra les 2/3 de sa population.

siennebyDietisalvi di Speme, La Vierge à l’Enfant en majesté entourée de deux anges  (La Vierge de saint Bernardin), 1262 © Siena, Pinacoteca Nazionale

La byzantine

Fidèle à ses influences byzantines (caractéristiques de l’Italie médiévale), Sienne hérite directement de l’art de l’icône. Fonds dorés à la feuille (donc elle affinera la technique), et hiératisme des figures, marquent les premières œuvres croisées dans l’exposition, comme le Saint-François d’Assise de Margarito d’Arezzo exhibant ses stigmates. Fond d’or qui persiste encore longtemps à Sienne, symbole de la présence divine (conformément au canon byzantin) puis signe extérieur de richesse. Comme pour les icône byzantines, on peint encore sur des panneaux de bois, consolidés avec des petits morceaux de toile.

La virginale

Protectrice de la cité depuis 1266 (date de la victoire de Sienne sur Florence à la bataille de Montaperti), la Vierge occupe 50 % de sa production artistique, et une bonne partie de l’exposition. Sous l’impulsion des ordres mendiants (Dominicains et Franciscains), le culte marial se diffuse largement. On passe de l’impérieuse Maesta (trônant en majesté) à la tendre Vierge à l’enfant, pratiquant le joue contre joue. La mère du Christ quitte son piédestal et rejoint les plus modestes, assise à même le sol en Vierge d’humilité – un type de représentation inventée par le Siennois Simone Martini. Le fidèle peut vivre sa foi dans l’empathie.

sienne2TGiovanni di Paolo, La Vierge de l’Humilité, 1450 © Siena, Pinacoteca Nazionale

La conteuse

Sienne se la raconte. Et c’est l’une des caractéristiques principales de son école de peinture. Les épisodes de la vie des saints, de la Vierge et du Christ apparaissent dans les panneaux entourant l’autel et, plus tard, dans la prédelle (la partie basse des retables). Destinées à ceux qui ne savent pas lire, ces scénettes font cohabiter des prémisses de perspective à une gestuelle théâtrale. Dans le retable de la Badia Ardenga de Montalcino, reconstitué dans l’exposition, on remarque le manteau du Christ gonflé par le vent. Plus loin, chez Paolo di Giovanni Fei, Marie-Madeleine, éplorée, s’accroche au pied de la croix (Diptyque de l’Observance). Il faut voir pour croire.

L’élégante

Les couleurs, Sienne les aime tendres (roses et orangers) et chatoyantes. Une subtilité chromatique à laquelle vient s’ajouter une attention portée aux détails et aux motifs ornementaux. A la différence de Florence, la pragmatique, obsédée par le rendu anatomique et la synthèse des volumes, Sienne déploie toute l’élégance dont elle est capable. Vêtements ourlés, lignes sinueuses, préciosité dans le rendu des tissus… Il suffit d’observer les bouclettes d’une barbe ou les ciselures des nimbes pour savoir de quel côté de l’Arno on se trouve.

L’innovante

Florence n’est pas la seule à faire preuve d’inventivité. On doit par exemple à la Siennoise l’un des premiers ciels atmosphériques de l’histoire des arts, dans le Saint Antoine battu par les diables de Sassetta. Les figures religieuses (telle la Sainte Agathe de Pietro Lorenzetti) se parent des vêtements de l’époque pour une identification du croyant. Quant à ses fresques (dont on ne conserve que 10% de toute la production), elles intègrent la leçon des sculpteurs de l’Antiquité par une géométrisation des corps et l’abandon des fonds d’or.

sienneTStefano di Giovanni dit « Il Sassetta », L’Institution de l’Eucharistie, 1424. Panneau de la prédelle du retable de la Arte della Lana © Siena, Pinacoteca Nazionale.

La mystique

Si le pape est revenu à Rome après le Grand Schisme, c’est un peu grâce à Sienne. Ou plutôt à l’une de ses concitoyennes : Catherine de Sienne, l’une des plus grandes mystiques qu’ait compté la Chrétienté. Envoyée comme ambassadrice auprès du Saint-Père d’Avignon, elle aurait pesé dans sa décision de regagner la Ville éternelle. On la retrouve dans sa robe noire de Dominicaine chez Sano di Pietro (un des artistes les plus prolifiques de la Sienne du XVème) et agenouillée devant l’autel chez Guidoccio Cozzarelli. Canonisée en 1461 après s’être laissée mourir de faim à 33 ans par amour du Christ, elle est la seule femme dont l’église a reconnu les stigmates.

La civique

Favorite des visiteurs de l’exposition rouennaise, la fresque des Effets du bon et du mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti occupe trois pans de mur. Reconstituée à 60% de sa taille réelle (elle est conservée au Palazzo Pubblico de Sienne pour lequel elle a été commandée), elle cumule les qualités. Premier paysage panoramique depuis l’Antiquité, le musée la décrit comme « l’un des plus vastes cycles profanes mais aussi l’une des premières grandes peintures politiques de la Renaissance ». Ambrogio Lorenzetti y a préféré la perspective multifocale à la perspective unique chère à Florence. A peine visible, le dôme de l’église est relégué au second plan.

La métissée

Le mélange des genres est peut-être ce qui définit le mieux l’école siennoise. A Sienne, il n’est pas rare de retrouver dans un même espace pictural des conventions stylistiques propres à l’enluminure médiévale aux côtés des principes nouveaux de la Renaissance florentine (perspective unique et sens du modelé).  A Sienne, la tradition cohabite sans complexe avec l’innovation. On prend le temps de dessiner l’ombre d’un bâtiment ici, on l’oublie ailleurs. Sous influence nordique à partir du XVème siècle, on lui prête même des connivences avec l’art japonais — connivences qui restent encore à être prouvées.

La muse

Profitant de la redécouverte des primitifs italiens, longtemps déconsidérés par l’histoire de l’art, Sienne redevient au XIXème siècle une source d’inspiration pour les artistes. Duccio fait des émules chez les préraphaélites, et l’école siennoise propose une alternative au réalisme florentin. Une autre forme de représentation du monde.

On aime ? La très belle Sainte Madeleine de Memmi (n°59), minutieusement restaurée après avoir été transformée pour des raisons commerciales en Vierge à l’enfant.

Un conseil ? Participez à la visite guidée de 15h30, vous ne le regretterez pas.

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