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Les contes cruels d’Henri Darger

Céline Piettre 16 juin 2015

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On n’y voit rien  ! Ironisait Daniel Arasse, nous incitant à regarder le tableau encore et encore. Sur les conseils de l’historien de l’art, Exponaute vous propose chaque semaine « d’entrer » dans une œuvre – peinture, vidéo, monument, objet – à la recherche des détails qui « font voir ». Focus sur un des récits dessinés de l’artiste américain autodidacte Henri Darger, exposé au MAM jusqu’en octobre

DarTA Mc Calls Run Coller Junction une Vivian Girl sauve des enfants étranglés par un phénomène de forme effroyable, entre 1930 et 1940 © Eric Emo / Musée d’Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris

Qui ?

Il y a quelques années encore, Henri Darger, employé de ménage à l’hôpital de Chicago, était un illustre inconnu. Depuis la découverte de ses dessins et de ses textes par son logeur le photographe Nathan Lerner, il est devenu l’une des figures très prisées de l’art brut américain. Né au crépuscule du 19ème siècle, quelque part au Brésil (d’après sa légende personnelle), il partage son temps entre sa chambre-atelier et des promenades dans le quartier, d’où il rapporte des « trésors ». « Il y avait des choses partout. Des journaux et des magazines, en liasses, jusqu’au plafond » raconte Nathan Lerner à propos de l’appartement de l’artiste autodidacte. Il est décrit comme un fervent catholique et solitaire endurci, préférant les « images » à ses semblables. Enfant, Darger adorait les incendies. Feux dévorants qu’on retrouve fréquemment représentés dans son oeuvre.

Les Vivian Girls

L’oeuvre met en scène les Vivian Girls, héroïnes par excellence d’Henri Darger. Petites filles dessinées à partir d’images préexistantes, découpées dans des magazines puis « décalquées » au papier carbone – Darger pratique le scrapbooking et utilise les coupures de presse comme matrice de ses œuvres. Leurs aventures sont relatées dans The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal, épopée écrite par Darger lui-même. Filles de l’empereur d’Abbieannia, on estime leur âge à dix ans. Engagées pour la défense des enfants esclaves, elles tentent, comme ici, de leur venir en aide. Dans ses textes, Henri Darger ne cesse de louer leur beauté, leur intelligence et leur vertu. On ne rencontre quasiment pas de femmes adultes dans l’univers fictif de Darger. On ne lui connaît pas non plus, dans la réalité, de relations intimes.

L’innocence de la couleur

Henry Darger pose la couleur en aplat. Il remplit des formes préalablement dessinées. Geste enfantin du coloriage qui contraste avec la violence des scènes figurées et intensifie le sentiment d’étrangeté, voire de malaise qui s’en dégage. Couleurs sentimentales aux goûts de framboise et de bonbon à la violette. Teintes innocentes attendries par l’usage de l’aquarelle. C’est avec la couleur que Darger s’exprime pleinement. C’est grâce à elle qu’il compose sa page, confère sa dramaturgie au récit — avec ce rouge qui aspire le regard au centre. La couleur lui permet notamment d’identifier les Vivian Girls, reconnaissables par leur blondeur (dans la partie gauche du dessin) ; les autres personnages étant généralement bruns ou roux.

Enfants battus

Chez Darger, les enfants sont victimes de toutes sortes de violences (dénudés, frappés, torturés, étranglés, éviscérés). Le dessin représente ainsi l’attaque d’un groupe de fillettes par une « forme effroyable » tel que l’indique le titre. Le monstre en question, sorte de rapace acéphale, s’apparente davantage à une force destructrice qu’à une chimère identifiée. Vortex menaçant la stabilité de l’image autant que la vie des plus faibles.  Orphelin de mère et confié par son père à différentes institutions, « tout donne à penser que Henri Darger a été victime de traumatismes tant sur le plan physique que psychologique » suggère t-on dans le catalogue. Brutalités subies que ses récits et dessins lui permettent de dénoncer. Défoulement cathartique libérateur qui fait le jeu de l’art brut.

L’oeuvre à la loupe

Notre dessin dissimule un détail : la petite fille nue dans la partie droite de la composition est dotée d’un pénis. Quasi imperceptible ici, on le retrouve partout ailleurs dans l’œuvre graphique et picturale de Darger. Confusion des genres qui a donné lieu à de multiples interprétations. L’attribut masculin a été vraisemblablement rajouté au crayon à posteriori — alors que les corps des fillettes sont recomposés, eux, à partir de morceaux d’images disparates. C’est également le cas de la chauve-souris, graffiti-fantôme hantant le subconscient de la représentation, et qui remonte progressivement à la surface.

Apocalypse ? 

Guerre, tornade, inondation, incendie… Dessins et peintures sont les lieux de la catastrophe. Catastrophe qui peut prendre chez Darger, homme pieux, une dimension apocalyptique. Dans sa biographie The History of My Life, on croise à plusieurs reprises les termes « fin des temps » et « Jugement dernier ». Mais Darger est également un témoin de son époque ; et les journaux ses sources iconographiques. Son œuvre digère les fléaux qu’a connus le 20ème siècle : crise de 1929 et Grande Guerre. On serait même tenté de voir dans ce dessin conçu entre 1930 et 1940 la prédiction du conflit mondial à venir – l’aigle n’est-il pas le symbole du troisième Reich ?

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HENRY DARGER

29/05/2015 > 11/10/2015

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM)

PARIS

Suite à un don exceptionnel de 45 oeuvres de la succession Darger en 2012-2013, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris consacre une...

Exposition terminée
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