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Camille Blatrix : la romance des objets

Céline Piettre 11 juin 2015

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Trente-et-un ans, un Prix Ricard en poche (remis au Centre Pompidou le mardi 9 juin) et une désinvolture irrésistible qui tranche avec le haut degré de finition de ses sculptures. Dans son atelier (qu’il fréquente assidûment), Camille Blatrix fabrique des objets-énigmes, petits bijoux surréalisants au fort potentiel narratif. Une production sentimentale qu’on retrouvera en septembre à la Biennale de Lyon. Notre coup de foudre du mois. 

BlatrixTPlace Georges-Pompidou, 75004 Paris, 2015 © Centre Pompidou. Photo : Hervé Véronèse

Grâce à l’obtention du Prix Ricard, l’une de vos oeuvres vient d’entrer dans les collections du Centre Pompidou/MNAM. La chanceuse s’intitule tout simplement Place Georges-Pompidou, 75004 Paris. Il s’agit de deux « cadres » en marqueterie placés l’un à côté de l’autre. Parlez-nous de cette pièce énigmatique? 

Cette sculpture découle d’une autre pièce que j’ai créée au Sculpture Center à New York. J’avais envie de concevoir une œuvre intégrée à ce lieu historique lié au passé de la sculpture. Un objet indéterminé qu’on ne pourrait pas vraiment dater, qui prendrait la poussière dans un coin. Du coup j’ai pensé à une espèce de boite aux lettres qui joue le jeu classique du cadre. Une boite cernée comme un tableau. Mais qui dans un deuxième temps, quand on s’y intéresse de près, renvoie des signes plus narratifs.

Vous évoquez un objet endormi…

J’aime imaginer que les objets habitent l’espace et réagissent physiquement par rapport à lui. Le fuient ou s’y endorment dans un coin. Le Centre Pompidou est une institution assez lourde, où la plupart des artistes exposés sont déjà morts. D’où cette idée d’une sculpture très calme, en sommeil, perdue dans ce lieu immense et traînant avec elle une sorte de mélancolie.

Le moment de la conception (le faire), la pratique d’atelier sont importants pour vous. Comment la pièce se construit-elle, concrètement ?

Chaque pièce naît d’un fantasme. Par exemple une boite aux lettres, dans une rue, sous la pluie … à laquelle sont associés des affects. Et puis je m’installe à l’atelier pour la fabrication. Petit à petit je dresse une forme et je me familiarise avec elle. J’avance progressivement. Je détruis et je recommence selon une approche très empirique. J’ai dû refaire la boite aux lettres cinq ou six fois ! C’est pour cette raison que j’aime la pratique d’atelier, car on est obligé de tisser une relation intime avec les objets. Tout ce qui est de l’ordre formel (couleur, échelle) est intuitif. La seule chose que je maîtrise, ce sont les signes que l’objet renvoie comme la boite aux lettres ou les dessins de la marqueterie qui sont, eux, empruntés au réel.

blatrixT1

Vous travaillez la marqueterie, une technique un peu désuète (pour ne pas dire ringarde), qu’on associe davantage au XVIIème siècle ou à un artisanat populaire qu’à une pratique contemporaine…

La marqueterie, c’est l’horreur : une technique très exigeante, qui prend des heures ! Elle m’apporte un cadre, m’oblige à une rigueur. J’ai eu beaucoup de mal à me mettre à faire des formes, à ne plus en avoir peur. J’ai toujours pensé que j’étais un mauvais dessinateur. Pendant longtemps je m’en suis tenu à des choses très minimales, totalement abstraites. La marqueterie, avec sa contrainte, m’a permis paradoxalement de libérer mon trait. C’est comme si je dessinais au pochoir. D’ailleurs, comme je n’utilise pas de bois précieux, on ne voit pas tout de suite qu’il s’agit de marqueterie. Je m’en sers pour déjouer le côté fleur bleue de mes motifs – une petite culotte par exemple. Derrière la poésie du quotidien se cache une pratique longue, laborieuse et fatigante !

Quelle qualité d’objets recherchez-vous ? 

L’œuvre d’art m’angoisse. La production artistique ne m’inspire pas tellement à la différence d’un interphone ! J’ai du mal à croire à ce potentiel merveilleux de l’art. Mes objets essaient de fuir ce statut un peu aride pour se charger d’une dimension plus sentimentale. Tout ce que j’emprunte au réel (les signes) me permet d’ouvrir l’œuvre, et au public, je crois, de se l’accaparer. L’interphone est une invitation à entrer (avec sa sonnerie de sirène) mais aussi un objet froid. La porte ne s’ouvre pas toujours. Je m’intéresse globalement à ce qui nous échappe alors même qu’on croyait le maîtriser, comme dans la vie.

BlatrixT2Je veux passer le reste de ma vie avec toi, 2014 © Fondation d’entreprise Ricard, Paris. Photo: Aurélien Mole

Vous produisez une nouvelle pièce pour la prochaine Biennale de Lyon : un distributeur de billets avec du coeur

Oui, j’ai imaginé une cash machine sans argent en stock. Cette situation, de ne pouvoir nous donner ce qu’on désire, de ne pouvoir nous aider, la rend très triste ! C’est une façon de parler du sentiment de liberté procuré par l’argent : est-ce qu’on va pouvoir passer une bonne soirée, aller au resto ? Une romance un peu cynique.

La Fondation Ricard offre depuis cette année la possibilité au lauréat du Prix Ricard d’exposer à l’étranger, en l’occurrence au MOSTYN, au Pays de Galles. Qu’allez-vous y présenter?

Le Mostyn est un lieu difficilement accessible. Pour y aller, il faut prendre un avion, un train  — moi je suis un citadin, je ne quitte pas beaucoup la ville. Quand je m’y suis rendu la première fois, j’ai eu le sentiment d’être au bout du monde, de remonter très loin dans mes souvenirs.  J’ai donc décidé d’inviter mes parents (qui sont artistes) à exposer avec moi. J’imagine un vieux musée, un peu oublié, très classique où l’on débarquerait avec notre vulgarité, notre bruit et qu’on contaminerait.

Qu’est-ce que le Prix Ricard a changé pour vous ?

Le Prix est très médiatisé. Les amies de ma grand-mère, mes vieux copains du collège, tous étaient au courant ! Je pense que ça m’a aidé à avancer plus rapidement sur certains projets, comme pour la Biennale de Lyon – le commissaire, Ralph Rugoff, qui suivait mon travail depuis quelques temps, a confirmé ma participation à la suite de l’exposition à la Fondation Ricard. Mais on ne se bouscule pas encore au portillon !

 

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