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Anish Kapoor à Versailles : « Interpréter, c’est tuer l’art »

Céline Piettre 9 juin 2015

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C’est sous un soleil radieux (à rendre jaloux Louis XIV lui-même) que l’artiste britannique d’origine indienne Anish Kapoor a présenté à la presse son exposition versaillaise, balayant en deux mots la polémique en cours sur le « vagin de la reine » (lire notre article ici). Morceaux choisis à l’occasion de l’ouverture au public, ce mardi 9 juin.  

kapoorTDirty Corner © Exponaute

« Le Château de Versailles est un lieu compliqué » lance Anish Kapoor en guise d’introduction. Invité à exposer dans la demeure du Roi-Soleil à la suite de Lee Ufan, Giuseppe Penone et Jeff Koons, l’artiste a investi les jardins de le Nôtre et, pour la première fois, la Salle du jeu de Paume, située à quelques enjambées du château. « Il ne s’agit pas de disposer des œuvres plus ou moins joliment dans le domaine, mais de dialoguer avec la vision d’André le Nôtre, un des artistes les plus incroyables qu’on ait connu, et de s’adapter à la taille du lieu ».

Comment confronter ses idées à la réalité physique et historique du terrain ? Voilà la ( grande) question que s’est posée Anish Kapoor. En découle six œuvres qui obligent, pour en cerner la pertinence, à se perdre dans les bosquets labyrinthiques ou parcourir la grande allée sous une chaleur de plomb. En récompense : un vortex d’eau grondant comme une tornade (Descension) et des mirages incandescents, mastodontes de couleur se formant au détour d’une clairière et rejouant les fameux carrés de la peinture moderne.

Creuser dans le subconscient de Versailles

«Versailles fait perdurer l’idée d’ordre et d’éternité, c’est ce que je désirais bousculer, enchaîne Anish Kapoor. J’ai commencé par retourner ce jardin puis j’en ai creusé la surface à la recherche de quelque chose de plus complexe, de plus dangereux, de plus sombre ».  A l’arrière du château, une sculpture-miroir concave renverse les corps comme les paysages. Une autre, jumelle verticale capture l’intensité du soleil, loupe cyclopéenne laissant planer la menace d’un incendie. La sculpture Dirty Corner, corne géante s’enfonçant dans le sol, nous aspire dans ses profondeurs organiques — de la même façon que la perspective versaillaise, pensée au millimètre par le Nôtre, attire irrésistiblement le regard. Kapoor sème le chaos au cœur de la rationalité du jardin à la française. « La nature n’est pas contrôlable» suggèrent les décombres, en fantômes de tremblement de terre. Le pouvoir déterre ses tyrannies et met à nu le chantier de la démocratie.

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kapoorT2Shooting into the Corner © Exponaute

« Peindre est un acte violent »

C’est en citant l’inventeur du « dripping » Jackson Pollock qu’Anish Kapoor aborde Shooting into the Corner. L’oeuvre, déjà montrée à Vienne et Berlin, recouvre une partie de la Salle du jeu de Paume d’éclats sanglants (boulets de cire rouge préalablement tirés par un canon). On lui reproche déjà sa violence – les projections évoquent des morceaux de chair – et son caractère polémique – le lieu, éminemment symbolique, a accueilli les premiers pas de la souveraineté populaire et de la Révolution française. L’artiste, lui, insiste sur la dimension esthétique du projet. « Cette œuvre interroge ce qu’est précisément l’acte de peintre : un acte violent. Pollock construisait des cosmologies avec son corps, son « sang ». La Salle du jeu de Paume pose la question essentielle de la relation entre peinture et politique ».

« La provocation ne m’intéresse pas »

En préambule de la conférence de presse, la présidente du Château de Versailles Catherine Pégard tuait dans l’œuf les éventuels débats sur l’art contemporain à Versailles, les jugeant « anecdotiques ». Suivant son exemple, Anish Kapoor déclare ne pas « comprendre » les réactions hostiles à l’égard de sa sculpture Dirty Corner, rejetée pour ses connotations charnelles (lire notre article ici). « Quand on fouille, on tombe évidemment sur le corps et la sexualité. Mais je ne vois pas quel est le problème ». Le commentaire sur l’art n’a rien d’univoque s’explique Anish Kapoor. Pour lui, se livrer à une interprétation particulière tue l’oeuvre. « Je ne suis pas un provocateur, j’ai seulement disposé dans un paysage extrêmement ordonné et lumineux un objet désordonné et sombre ». Jouant ainsi sur les contrastes (intérieur/extérieur, ciel/terre etc.), l’artiste  « révèle des choses problématiques ». « Et c’est justement ce que fait l’art» conclue t-il.

Aux visiteurs de se faire désormais leur avis. Ceux qui étaient présents le jour du vernissage hésitaient entre l’enthousiasme — le miroir inversé remporte un franc succès chez les photographes amateurs — et une méfiance un brin agressive. Controverse relayée (voire alimentée) par certains médias comme Le Figaro qui va jusqu’à organiser un sondage via son site. De notre côté, on regrette l’absence de productions inédites, la grande majorité des pièces ayant déjà été exposées par le passé, dans d’autres contextes (moins polémiques).

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