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La résistante anonyme de Valérie Jouve

Céline Piettre 5 juin 2015

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On n’y voit rien  ! Ironisait Daniel Arasse, nous incitant à regarder le tableau encore et encore. Sur les conseils de l’historien de l’art, Exponaute vous propose chaque semaine « d’entrer » dans une œuvre – peinture, vidéo, monument, objet – à la recherche des détails qui « font voir ». On s’intéresse ici à l’un des Personnages de Valérie Jouve, photographie que l’on peut découvrir au Jeu de Paume jusqu’au 27 septembre

ValerieJouveTValérie Jouve, Sans titre (Les Personnages avec E.K.), 1997-1998 © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris.

Qui ?   

« Je me suis très vite rendue compte que l’image était ambiguë » explique Valérie Jouve, 51 ans, longtemps considérée malgré elle comme la relève de la photographie réaliste française. Celle qui étudie d’abord l’anthropologie (avant d’intégrer la très sérieuse Ecole de la photo d’Arles) se détache progressivement des catégories sociales et du pur cliché documentaire pour chercher la singularité de l’individu. En 2013, elle reçoit le Prix Niepce, sorte de Goncourt de la photographie.

Quand ? 

Valérie Jouve prend cette photo à la fin des années 1990. Elle travaille désormais avec la couleur dont l’intensité semble s’atténuer au contact des monotonies urbaines. L’artiste (qui sera exposée 3 ans plus tard au Centre Pompidou) a le vent dans le dos. Ses « portraits » d’anonymes ou de personnalités du monde de l’art (Richard Serra, Julie Nioche) trouvent un fort écho chez les amateurs de photographie contemporaine à consonance sociale. Valérie lit Michel Foucault et Merleau-Ponty ; traîne dans le milieu de la danse : elle est dans l’air du temps. Ses Personnages – série débutée avec Josette en 1991 — gagnent en expressivité.

Où sommes-nous ?  

Chez Valérie Jouve, on ne sait jamais exactement où l’on est ni ce qu’il se passe. La ville (et plus particulièrement sa périphérie) est le lieu de ses photographies, sans autres précisions géographiques. C’est volontairement qu’elle laisse planer sur ses clichés une sorte d’indétermination. A nous d’habiter l’image par l’imaginaire et d’en activer (et réactiver) le potentiel narratif.

Ni portrait ni paysage

Sans titre (Les Personnages avec E.K.) n’est pas tout à fait un portrait, avec cet environnement urbain qui dépasse le rôle de simple « fond ». C’est la relation entre les deux, hommes et ville, qui intéresse précisément la photographe. « Je souhaite placer un corps d’individu face au corps d’un bâtiment » déclare t’elle à l’occasion d’une interview. Comment habite-t-on (physiquement) un lieu ? interroge l’image.

Dialogue direct

Cadrage serré, personnages grandeur nature, toujours au premier plan, aucunes vitres posées sur les photographies pendant les expositions. Valérie Jouve aime les contacts directs. Ville > personnage > regardeur. Regardeur < ville < personnage.

Chercher l’attitude

Elle le dit très clairement : ses photographies traquent non pas un comportement (social) mais une « attitude ». Une façon d’être au monde, de se « tenir » dans et en relation avec le territoire qu’on foule. Légèrement écartés du corps, les bras ballants de la jeune femme maintiennent une certaine tension. La posture (sciemment mise en scène, chorégraphiée) révèle un positionnement. Un dynamisme qui résiste aux forces de gravité en présence. Valérie Jouve connaît ses « modèles », s’assied avec eux pour discuter. Le moment de la prise de vue n’est que l’aboutissement d’un processus plus complexe.

La vie en rose

E.K, le personnage féminin de la photographie porte vraisemblablement une tenue d’intérieur, qu’elle n’a pas pris la peine de quitter pour sortir la poubelle ou promener son chien. Ce morceau d’intimité projetée dans l’espace public est un acte de résistance à lui seul. A l’anonymat. A la norme. Au collectif. Le rose tranche sur le gris uniforme des barres d’immeuble en arrière-plan. Bien qu’enfermée dans son environnement (l’espace urbain est clos, on ne voit pas le ciel), EK s’en détache par la couleur, émergeant, nette, du flou ambiant. Un rose insoumis qui arrache son personnage à la passivité du quotidien.

Figure antique? 

Traversé d’émotions contradictoires, le visage nous rappelle au loin celui de la Médée de Pasolini, capturé en gros plan par le cinéaste italien et métamorphosé en paysage. Le destin, celle d’une Antigone sortant à l’aube pour recouvrir de terre la tombe de son frère en dépit de l’interdiction royale. Il y a de l’héroïne antique chez les femmes de Valérie Jouve. Une intensité des présences qui tend à l’universel.

VALÉRIE JOUVE

02/06/2015 > 27/09/2015

Jeu de Paume

PARIS

L’exposition propose une vaste sélection d’œuvres de la fin des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Les films et les photographies,...

Exposition terminée
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