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Les paradis artificiels de Paul Gauguin à Bâle

Céline Piettre 23 avril 2015

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C’est un parcours sans faute, une exposition claire comme une eau transparente que nous offre jusqu’au 28 juin la Fondation Beyeler à Bâle. Juste ce qu’il faut d’œuvres (une cinquantaine) y recomposent la carrière et la personnalité de Paul Gauguin (1848-1903), parvenant à en extraire la substantifique moelle. 

Jamais un projet n’avait coûté autant à l’institution suisse, en temps (6 ans d’élaboration !) et en argent (elle en a heureusement les moyens). Dispersées dans le monde entier, les œuvres de Paul Gauguin se négocient longtemps à l’avance, âprement, au cas par cas. Le Musée Pouchkine de Moscou cède sa Cueillette des fruits, âge d’or polynésien brûlant de soleil ; ce dur à cuire de l’Ermitage plusieurs de ses précieuses toiles de la seconde période tahitienne ; le Chrysler Museum of Art de Norfolk l’énigmatique Perte du pucelage réalisée à Pont-Aven. On y retrouve pour la dernière fois à Bâle le Quand te maries-tu ? de la collection Rudolf Staechelin, présenté jusqu’à aujourd’hui au Kunstmuseum, et vendu des millions à un Quatari en février 2015. Quant à l’immense et fragile D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous de Boston, il a fallu payer le prix fort pour sa venue, assurance oblige. Chef-d’œuvre de Paul Gauguin, cette toile testamentaire de 1897 – dévasté par la mort de sa fille Aline, le peintre tente de se suicider à l’arsenic au cours de son élaboration  – avait déjà été présentée à Paris en 2003. Trop large pour la porte du Grand-Palais, on la passe par la fenêtre. A Bâle, elle s’étire sur tout un mur au cœur de l’exposition, libre de ses mouvements, point de bascule entre les utopies tahitiennes et les mélancolies marquisiennes.

sermonLa Vision du sermon, 1888. Scottish National Gallery. Courtesy Fondation Beyeler, Bâle.

Epiphanie bretonne 

Première salle : premier choc (il y en aura d’autres). La Vision du sermon, soit la lutte biblique de Jacob et l’Ange apparaissant à un groupe de Bretonnes au sortir de la messe. Coiffes de Pont-Aven se découpant comme un motif ornemental sur un fond cramoisi. Les commissaires Martin Schander et Raphaël Bouvier n’ont pas pris les routes sinueuses de l’historien. On saute à pieds joints dans l’art de Gauguin sans passer par la case impressionniste. Aucune œuvre antérieure à 1888, le second séjour de Gauguin en Bretagne. A l’époque le peintre a quitté son emploi de courtier en assurance. Aspirant à un retour aux sources, il s’installe à Pont-Aven. La Vision est la toile de la rupture, de la naissance du « synthétisme », cette révolution picturale motivée par un besoin d’exprimer le sentiment de l’artiste. A Bâle, elle tient lieu d’épiphanie. Planéité, couleurs émancipées du naturalisme (avec les Christ jaunes et verts voisins), contours marqués des estampes japonaises. « L’art est une abstraction, clame Gauguin, tirez-là de la nature en rêvant ». Rêve prémonitoire d’une modernité qui transparaîtra tout au long de l’accrochage. Chez Gauguin, il y a déjà Franz Marc, Matisse, Picasso. Gauguin c’est l’imagination qui s’empare du tableau. Et l’exposition ne cesse de le suggérer. Limpide dans son articulation. Econome avec cette alternance savamment dosée entre peintures (pour la grande majorité), sculptures et autoportraits (en Christ ou en bon sauvage). Humble dans son projet chronologique et sa façon de ne pas s’encombrer du superflu.

gauguinT

Eh quoi! Tu es jalouse?, 1892. Musée d’Etat des beaux-arts Pouchkine, Moscou. Courtesy Fondation Beyeler, Bâle.

Montées et bad trip

Bretagne, Tahiti, Paris, Tahiti (re) et les îles Marquises… On connaît le chemin pris par Gauguin, cette fuite en avant vers une liberté picturale qui se heurte aux désillusions, à la misère (il ne vivra de son art qu’en 1900), à l’alcoolisme. Un chemin entre montées (les couleurs et les formes à l’intensité psychotrope des premiers paysages tahitiens) et descentes (paradis perdus, pervertis par la civilisation, teintés d’ombres ; harmonies brisées par de trop forts contrastes ; virginités menacées par des personnages aux pieds griffus). On trébuche sur le Gauguin fanfaron, érotomane, voire sexiste ou raciste  (avec tous les anachronismes que ces accusations draguent parfois avec elles). Mais on continue à avancer sur cette route cabossée, diaboliquement ensauvagée par le rêve et la couleur, et qu’on refait une fois encore. Sans rechigner.

En fin de parcours, une salle réunit quelques portraits. Jeunes femmes tahitiennes habillées à l’occidentale dans des intérieurs vidés de leurs roses et de leurs verts, symptômes de l’échec du colonialisme. Fillettes qui perdront leur pucelage comme on pervertit en les traversant des territoires vierges. S’y exprime l’obsession du peintre pour l’authentique et la pureté. Mais oublions un instant l’homme, ses écrits et ses concupiscences. Chez Gauguin, c’est la femme, omniprésente, qui tient (qui fait) le tableau, qui en impulse la dynamique (les deux corps comme un vortex dans le superbe Tu es jalouse ?). Idoles architectoniques aussi vastes que le cadre, au sexe construit comme un temple, à l’irrégularité mystérieuse, à l’animalité androgyne. Femmes-pierres, femmes-plantes. Tout se mélange sous l’effet d’un acide pictural. Gauguin meurt seul, en 1903, à Hiva Hoa dans sa « maison du jouir» où plus personne ne jouit. Sa dernière compagne de 14 ans, prénommée Vaeoho, l’a quitté. Mais il continue de s’entourer de figures féminines, sculptées à même le bois des murs. La femme ne serait-elle finalement pas cette peinture « libre » qui se désire et se refuse, voluptueuse et dure, regardant par-dessus son épaule, l’œil en coin, le peintre et son échec magnifique ?

 

 

 

PAUL GAUGUIN

08/02/2015 > 28/06/2015

Fondation Beyeler

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Exposition terminée
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