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Anne Teresa de Keersmaeker danse le printemps

Céline Piettre 2 avril 2015

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Avec « Work/Travail/Arbeid » au Wiels, à Bruxelles, la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker ouvre le musée à la danse et invite le public à participer. L’année prochaine au Centre Pompidou. 

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Deux salles blanches trouées par une rangée de fenêtres. Murs nus, lumière naturelle. Au sol, des cercles ont été tracés à la craie, dessins éphémères qui disparaîtront au fil des passages (et dont on retrouve les croquis exposés au Palais des beaux-arts). Nous sommes à l’étage du Wiels, le centre d’art contemporain de Bruxelles. L’exposition qui s’y tient jusqu’au 17 mai,  « Work/Travail/Arbeid », est d’un genre un peu particulier. Pas l’ombre d’un objet d’art en vue, mais une constellation mouvante de corps et d’air qui implique dès son entrée le visiteur.

Invitée par la commissaire Elena Filipovic, la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker y a adapté Vortex Temporum, pièce pour huit danseurs et un sextuor instrumental conçue à partir de la partition éponyme de Gérard Grisey. Une première pour cette figure incontournable du geste minimal, spécialiste des relations entre danse et musique. Les interprètes, danseurs et musiciens, vont investir du matin au soir, pendant neuf semaines, l’espace d’exposition, partageant avec le public une intimité rare –  et qui n’a eu de précédent que la « Rétrospective » chorégraphiée de Xavier Leroy pour le Nouveau Festival en 2014.

Montrer ce qui est impossible au théâtre

Que fait le musée à la danse ? Il la délivre d’un cadre spatio-temporel strict et émancipe par la même occasion son spectateur. Mobilité, multiplication des points de vue, proximité et liberté de déambulation. Voilà ce qui nous est offert, si tant qu’on parvienne à saisir notre chance –  car les habitudes sont tenaces et les territoires, esthétiques et sociaux, difficiles à partager. En l’exposant à la lumière du jour, en l’exilant de son contexte spectaculaire, le musée force la danse à une certaine nudité. « Vortex Temporum [de Gérard Grisey] est composée d’une succession de couches, d’une superposition de voix que je dévoile ici une par une » nous explique Anne Teresa de Keersmaeker le jour du vernissage.  Déconstruire, déplier la chorégraphie. Revenir à son squelette en étirant sa durée de 55 minutes à des cycles de 9 heures. D’où une danse qui puise dans la simplicité d’un processus de travail rendu visible. La virtuosité d’Anne Teresa de Keersmaeker gagne en humilité et en fragilité.

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 Répétitions pour “Work/Travail/Arbeid” au WIELS, Bruxelles, 2014 © Anne Van Aerschot

« Space is breathing »

C’est dans un français ponctué d’anglais que la chorégraphe néerlandophone précise ses intentions: « Space is breathing ». Investi par la danse, l’espace de l’exposition respire, devenu « liquide », se « condensant » et se « dilatant » au grès des vitesses comme la partition spectrale de Grisey. Une course circulaire menée par deux danseurs ou le déplacement d’un piano (monté sur roulettes) le chargent subitement en intensité ; un silence en videra plus tard l’énergie accumulée.

Engagé dans cette « architecture » instable, le visiteur subit les effets de forces centrifuges et centripètes – acculé aux marges de la pièce par un mouvement de groupe ou enveloppé au contraire par la danse. Face-à-face imprévus, regards et trajectoires qui se croisent, sculptures vivantes qui naissent et meurent en une seconde. Ces interactions redéfinissent constamment l’anatomie d’un espace constitué par tous. « Dès son entrée dans l’exposition, le visiteur devient expressif » insiste la chorégraphe. « J’ai travaillé sur les mouvements de base du corps humain : courber le dos, plier les genoux, pivoter sur un axe vertical ». Le cercle, motif récurrent, confère à l’ensemble une dimension rituelle. Temps cyclique, tourbillonnant comme dans la partition de Grisey. Danse du printemps qui s’achève à l’aube de l’été et suit la course du soleil. Lointaine cousine (minimale) du Sacre de Vaslav Nijinski.

A visiter et revisiter à Bruxelles en attendant son passage à Paris au Centre Pompidou du 26 février au 6 mars 2016 et à la Tate Modern à Londres en juillet de la même année. Un catalogue édité en deux temps (mars et septembre) en documente la préparation et l’expérience in situ, doublé d’un film réalisé par la cinéaste expérimentale Babette Mangolte.

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