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Anne-Hélène Hoog : « La magie n’est pas le désordre »

Céline Piettre 16 mars 2015

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Où l’on apprend que le monde juif craint les démons et n’hésite pas à faire appel aux anges, barricade la femme enceinte d’amulettes et vénère ses rabbins thaumaturges. Présentée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris jusqu’au 28 juin, l’exposition « Magie » explore la continuité des pratiques magiques dans le judaïsme, et ce depuis l’antiquité. Entretien édifiant avec sa commissaire Anne-Hélène Hoog, conservatrice au MAJH.

Qu’est-ce qui a été à l’origine de ce projet d’exposition ?

L’idée nous a été proposée par Gideon Bohak, qui est professeur d’histoire et de philosophie à l’Université de Tel Aviv et co-commissaire de cette exposition. Il a écrit il y a quelques années une somme brillante sur la magie antique (Ancient Magic Jewish : A History) qui a fait de lui l’expert mondial de la question. Les chercheurs ont tardé à considérer la magie comme une composante du judaïsme ; c’est en train de changer depuis une vingtaine d’années. Beaucoup d’objets exposés (une centaine) nous ont été prêtés par un particulier, William Gross, dont la collection est remarquable. D’autres, comme les bols incantatoires de l’antiquité, par le Musée du Louvre. Il y a vraiment des pièces exceptionnelles dont on a découvert la fonction rituelle grâce à ce projet. Il s’agit de la première exposition à traiter ce sujet en dehors d’Israël.

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Bol dit « bol magique » en terre cuite portant un texte incantatoire en judéo-araméen et une image du démon Lilith. V-VIème siècle © collection Lycklama, musée de la Castre, Cannes.

Quelle est la frontière entre la magie et la religion dans le judaïsme ? Est-ce qu’on peut parler d’une spécificité de la magie juive ?

Tout dépend de l’observateur. Ce qui relève de la superstition pour les uns peut être considéré comme religieux pour les autres. La magie juive reste subordonnée à un certain ordre du monde, lui-même subordonné à un dieu unique. Elle fait appel à des intercesseurs, aux anges et aux experts: les magiciens, qu’on appelle les kabbalistes pratiques.

La magie n’est pas le désordre, elle répond à des règles de comportement, possède son propre système de raisonnement. C’est une erreur de penser qu’elle se situe du côté du populaire et de la superstition. La magie sollicite du savoir. Et dans le judaïsme ce savoir est pris extrêmement au sérieux et implique des élites savantes.

Que disent les textes à propos de la magie ?

On trouve des références à la magie dans les textes bibliques. L’acte de sorcellerie est réprouvé ainsi que toutes les pratiques idolâtres qui dévieraient de la ligne monothéiste : le fait de vénérer d’autres dieux, par exemple, ou de procéder à des sacrifices (comme brûler des enfants au dieu Baal chez les Phéniciens). « Ne se trouve personne chez toi […] qui pratique des enchantements, s’adonne aux augures, à la divination, à la magie, qui emploie des charmes […], ou qui interroge des morts » dit le Deutéronome [le 5ème livre de la Bible ou « livre de la loi de Moïse », ndlr]. En revanche, il n’existe aucune définition claire de ce que serait la magie permise et non permise. On interdit seulement des actes. Une certaine ambiguïté demeure. Il y a des exceptions. Le roi Saul demande par exemple à une nécromancienne de faire revenir du royaume des morts le prophète Samuel pour pouvoir l’interroger. Il n’est pas rare de trouver des actes magiques dans la Bible. Le bâton de Moïse se transforme en serpent, et sépare les eaux de la mer Rouge ; le prophète Elie ressuscite les enfants morts. Cela fait partie de cet appareillage miraculeux commun aux autres religions monothéistes.

Toute l’activité rabbinique, dans le Talmud de Babylone par exemple, consiste à repenser justement ce qui est permis de ce qui ne l’est pas, au cas par cas, en fonction des lois initiales. La magie, du moment qu’elle est pratiquée dans une certaine optique, est autorisée.

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Manuscrit de kabbale « pratique ». Israël, XXe siècle © Tel-Aviv, collection famille Gross

Qu’en est-il de la sorcière ? Est-ce qu’on la combat dans le judaïsme ?

La sorcière pratique une magie déviante, qui va à l’encontre des lois de Dieu, elle est donc évidemment réprouvée. « La sorcière tu ne la laisseras point vivre » dit la Bible dans l’Exode (22:18) mais le monde juif ne connaît aucun cas de procès ni de brûlement.

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Vue de l’exposition « Magie. Anges et Démons », Majh, Paris, DR

Pourquoi la pratique t-on ?

Le rôle de la magie est de protéger la vie. C’est sa fonction la plus répandue et la plus importante. Dans la tradition juive, ce sont les démons qui sont responsables des maux de la société (maladie, malchance etc.). Ils vivent à proximité du monde humain et tentent constamment d’y pénétrer pour travailler à sa perte. Ils s’introduisent dans les maisons, dans les corps… On va essayer de les combattre en sollicitant les anges, intermédiaires entre Dieu (qui se trouve sur la sphère la plus extérieure, la plus éloignée du monde humain) et les hommes. Le Talmud de Babylone parle des démons, propose des recettes, relate des phénomènes de possession. L’exorcisme se pratique dans le judaïsme comme dans le christianisme. On peut aussi essayer de se mettre dans la poche le roi des démons. Mais tout recours aux forces démoniaques a un prix, l’acte magique peut se retourner contre celui qui l’initie. Ces démons sont hérités de traditions magiques plus anciennes, mésopotamiennes par exemple.

L’exposition présente une quantité considérable d’objets apotropaïques, censés protéger de ces démons ? Pouvez-vous nous en parler ? Y-a t-il une unité stylistique, des variantes géographiques ?

Les amulettes peuvent être 1/ des bijoux, que l’on porte sur soi, 2/ des formules ou des schémas, écrits par des experts sur des rouleaux de papier. Ces dernières, nominatives, répondent à des problèmes spécifiques et personnels. Elles sont hermétiquement scellées dans des étuis pour éviter que le texte ne se déploie et révèle les noms, ce qui aurait pour conséquence de rendre vulnérable son propriétaire. Ces longues bandes de papier sont présentées à l’entrée de l’exposition. La magie juive tire sa puissance du langage. Des pierres en tant que telles peuvent aussi servir de talisman, pour leur matière (le corail, la turquoise), leur forme ; ou des symboles (l’étoile de David ou la main aux doigts joints dite hamsah).

En orient, les bijoux sont plus largement répandus (d’autant que le Juif est orfèvre). C’est différent dans l’Europe chrétienne. Il y était très mal vu d’arborer des signes extérieurs de richesse. Pour éviter d’exciter la jalousie ou la vindicte populaire, les responsables des communautés juives du monde ashkénaze incitaient donc à la discrétion en interdisant le port d’objets et de vêtements de luxe. C’est la raison pour laquelle on y trouve davantage d’amulettes écrites, portées sur soi ou accrochées dans la maison. On a souvent vu les juifs comme des magiciens pouvant attirer le mauvais œil. Ne pas reconnaître la nouvelle vérité du Christ fait d’eux des ennemis naturels de la chrétienté. A Tarifa (Espagne), quatre vingt juifs ont été massacrés à la suite de la grande peste et ensevelis dans des sépultures d’urgence. L’un d’entre-eux, un enfant de 10 ans, portait sur lui une dizaine d’amulettes au moment de sa mort. Elles sont présentées dans l’exposition.

On remarque la prédominance d’amulettes de protection de la femme enceinte et de son enfant, menacés par Lilith…

Oui, pendant longtemps les requêtes ont porté sur la préservation de la vie du nouveau-né et des femmes enceintes car la mortalité infantile était extrêmement courante. Même si cette mortalité restait moins importante dans la communauté juive, sûrement en raison de certaines mesures d’hygiène.

Lilith est la mère de tous les démons. Elle est considérée par l’Alphabet de Ben Sira comme la première Eve, née de la même glaise qu’Adam. Elle ne veut pas s’y soumettre ( se « tenir au-dessous », ndlr) et s’enfuit de l’Eden, poursuivie par les anges médecins Sanoï, Sansanoï et Semangelof. Comme elle refuse de revenir, Dieu prononce une sentence de mort à l’encontre de ses enfants : « Cent mourront chaque jour ». En contrepartie, elle aura le pouvoir de vie et de mort sur les nouveaux-nés mâles jusqu’à leur 8ème jour (ou jour de la circoncision) et les nouveaux-nés femelles jusqu’à leur 20ème jour (ou jour de la nomination). Elle s’attaque aussi aux parturientes ; elle est responsable de la stérilité, des fausses couches et des morts en couche. C’est notamment pour la protéger de Lilith que la parturiente est couverte d’amulettes au moment de l’accouchement, bardée d’une véritable forteresse ! C’est également pour cette raison qu’un cercle apotropaïque est tracé avec un couteau autour de son lit puis du berceau du nourrisson. Nous présentons dans l’exposition un très bel exemple de ces couteaux en lame de fer (un métal protecteur) : le Krassmesser, provenant du Musée alsacien. L’enfant, lui, porte des bracelets de cheville, des petites amulettes en griffe d’animaux ou des épées de Lilith. Le hochet a d’ailleurs une origine apotropaïque.

magie-4Couteau dit « Krassmesser » ou « Kreismesser », pour repousser Lilith et les autres démon. Alsace, fin du XVIIIème siècle, bois et fer © Strasbourg, Musée alsacien.

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Pendentif-amulette pour concevoir un enfant. El Djedida, Maroc, 1918 © Tel-Aviv, collection famille Gross.

C’est donc une magie plutôt protectrice qu’offensive ?

Il existe une magie agressive mais nous n’avons pas de traces matérielles. On trouve néanmoins des recettes offrant à une femme la possibilité de regagner l’amour de son mari. C’est tout à fait licite dans le judaïsme même si ça peut passer par des invocations assez intenses, ou l’administration de breuvages. Par exemple des parents qui s’inquiéteraient de l’inobservance religieuse de leurs enfants et souhaiteraient les ramener dans le giron du judaïsme peuvent faire brûler une brique pendant une semaine (afin que le cœur des enfants brûle littéralement de l’amour de Dieu). Cette brique est posée sur la tombe d’un grand rabbin thaumaturge. On peut aussi y déposer des flacons d’eau pour que le liquide s’imprègne de la puissance du rabbin et donc de vertus curatives (un peu comme on le fait à Lourdes).

Qui pratique la magie aujourd’hui ?

Ce sont toujours les rabbins spécialisés dans ce qu’on appelle la kabbale pratique. Cette kabbale s’intéresse aux forces du monde. « Pratique », car elle s’exerce dans le monde humain (pragmatique) et vise à résoudre les problèmes humains comme la maladie. On considère que les maux du corps sont les expressions des maux de l’âme. Jusqu’au Moyen-Âge, la magie est d’ailleurs fortement liée à la médecine.

Il y a moins de kabbalistes pratiques aujourd’hui, car la transmission a été bouleversée. Mais on apprend encore auprès de maîtres. Itzhak Kadouri, mort en 2006, est considéré comme un des grands rabbins thaumaturges. Ces rabbins sont des intercesseurs privilégiés. Certains d’entre-eux font des tournées en Europe ; des pèlerinages sont organisés sur leurs tombes. Ces consultations intéressent les pratiquants mais aussi les athées, qui tentent leur chance, sait-on jamais…

MAGIE

04/03/2015 > 28/06/2015

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ)

PARIS

Les traditions populaires du monde juif sont peuplées d'un cortège d'êtres surnaturels : les anges Métatron, Raziel, Raphaël et Gabriel...

Exposition terminée
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