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L’Italie préservée de Bernard Plossu

Céline Piettre 5 mars 2015

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Un beau livre (édité chez Xavier Barral à prix doux) et une exposition à la MEP à Paris réunissent pour la première fois les clichés italiens de Bernard Plossu, réalisés au hasard de ses voyages de 1970 à 2010. Soit une Italie hantée par le cinéma et préservée des effets du temps, entre couleurs oniriques et gris lumineux. 

«Je m’y sens bien. Tout m’attire » écrit Bernard Plossu à propos de l’Italie de son arrière grand-mère où il séjourne régulièrement depuis la fin des années 1970. Le photographe français mange italien, lit italien (les romans d’Andrea Camilleri et de Roberto Alajmo), ne jure que par le cinéma italien (qu’il délaisse quelquefois pour la Nouvelle Vague). Son pays d’origine, il aime le parcourir à pied, en train, histoire de récolter quelques clichés en chemin. Dans la préface de ses Voyages italiens (publiés en février chez Barral), il se rappelle d’un premier séjour à Naples, « sous une pluie torrentielle », météo idéale pour cet amateur de mauvais temps – qui fait les plus belles photos, dira t-il plus loin. En Italie, Bernard Plossu photographie tout (les paysages, les gens, la poésie), et partout : Bari, Milan, les îles éoliennes  – les seules dont on avait déjà vu les images  – les rues désertes, la mer.

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 Bernard Plossu, Italie, Île de Capraia, 2014  © Bernard Plossu

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Bernard Plossu, Italie, Spilimbergo, 2008 © Bernard Plossu

Bernard Plossu déteste les émotions dirigées, les panoramas spectaculaires, les grands formats, les « drames photographiques ». Le cadre trace des lignes nettes sans en conditionner la lecture. L’intensité naît, non pas de la gravité d’un « instant décisif » (qu’il fuit comme la peste, contrairement à son aîné Henri Cartier-Bresson) mais de la somme des légèretés et des intimités fragiles. D’un temps mort. D’un chuchotement.

Son Italie se saisit par bribes, par instantanés ; elle s’apparente davantage à une vision. Les couleurs « sentimentales », caractéristiques des tirages Fresson au charbon (que le photographe affectionne pour ses ambiances) viennent en renforcer l’onirisme. Comme dans le Désert rouge de Michelangelo Antonioni, la palette suggère l’émotion.

Les rues désertes de l’île de Capraia (Toscane) ou de Spilimbergo (Vénitie) finissent par se ressembler, unifiées par les bleu ciel et les rose tendre. On est loin de l’agitation des plages et des sites touristiques. Plossu fait du hors-piste spatial et temporel. Son Italie n’a pas d’âge, préservée des rides car elle est en dehors du temps (un cliché en noir et blanc de 2003 pourrait être le jumeau de son aîné de 1988) ; ni passéiste ni contemporaine, énigmatique comme un tableau de De Chirico.

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Bernard Plossu, Italie, Castel del Monte, 2003 © Bernard Plossu

L’objectif de Plossu (un 50 mm comme toujours) aime bien flâner, traquer les interstices. Un jour qu’il visite le Castel del Monte, ce château des Pouilles classé au Patrimoine mondial de L’Unesco, son regard se pose sur un couple de jeunes mariés venus s’y faire photographier. «Le mari protégeait sa femme afin qu’elle ne s’envole pas» explique t-il, privilégiant ce moment de tendresse à la majesté du monument, resté hors-cadre.

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Bernard Plossu, Italie, Milan, 2008 © Bernard Plossu

Bernard Plossu tourne le dos aux grandes villes ; il en photographie les périphéries depuis les gares et la fenêtre du train. Une paire de chaussures, un trousseau de clé dans une serrure évoquent, en antithèse immobile, la frénésie urbaine. A Milan, c’est un sfumato de mer et de ciel qui occupe les trois-quarts de l’image. Adepte, comme Antonioni, de ce cadre « vide et déserté » dont parle Gilles Deleuze.

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© Bernard Plossu, Italie, Lac de Ruburent, 2005 © Bernard Plossu

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Bernard Plossu, Italie, île de Ventotene, 2010 © Bernard Plossu

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Bernard Plossu, Italie, Matera, 2011 © Bernard Plossu

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Bernard Plossu, Naples, 1989 © Bernard Plossu

Un match de football s’improvise sur le parvis de l’Eglise de Saint François d’Assise à Matera, ville de l’Italie méridionale où Pier Paolo Pasolini a tourné son Évangile selon saint Matthieu en 1964. Les plans en strates sédimentent le passé et le présent, le profane et le sacré. Le jeu déploie son potentiel atmosphérique, rend sa mobilité au territoire.  La photographie ramène l’Italie à son adolescence, à sa plasticité. Le sol, pente, diagonale, déséquilibre la composition.

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Bernard Plossu, Italie, Stromboli © Bernard Plossu

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Bernard Plossu, Italie © Bernard Plossu

Jouant des flous (son épouse tenant leur enfant en premier plan ; le port et les bateaux en arrière plan), Bernard Plossu se positionne au seuil du visible. Noyés dans la brume, les sommets des îles éoliennes s’effacent devant l’activité des pêcheurs. Une chambre d’hôtel à Livourne, rideaux tirés, perd de sa matérialité au profit du grain et de la lumière. Les reliefs de la montagne s’évanouissent dans un dégradé de gris givré, subitement ramenés à la vie par l’aile noire d’un oiseau en vol. Bernard Plossu photographie les crépuscules, les ciels nuageux, les paysages dévorés par la neige. Silencieuse, l’image « s’ouvre au corps de l’ombre » (pour reprendre les mots de Roberto Juarroz, le poète chéri de Plossu), et reste mystérieusement préservée de la brutalité du réel.

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Bernard Plossu, Italie, Livourne, 2014 © Bernard Plossu

Plossu-2-TBernard Plossu, Italie, îles éoliennes, 1988 © Bernard Plossu

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Bernard Plossu, Voyages italiens, Xavier Barral édition, 216 p. 39,50 euros.

L'ITALIE DE BERNARD PLOSSU

04/02/2015 > 05/04/2015

Maison Européenne de la Photographie (MEP)

PARIS

"Toute mon enfance, j’ai entendu ma mère parler de nos origines italiennes, j’entendais les noms de tante Dina et de Nana, mon arrière...

Exposition terminée
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