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Philippe Bélaval : l’incroyable destin du CMN

exponaute 3 mars 2015

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Sa décontraction n’a d’égal que son dynamisme, et contraste avec la solennité de l’Hôtel de Sully (qui abrite le siège du CMN). Cet ancien énarque, membre du Conseil d’Etat, a été nommé en 2012 à la présidence du Centre des monuments nationaux suite à des problèmes de gouvernance de l’établissement. Son cv est aussi fourni que sa liste d’abonnés sur Twitter. Directeur de l’Opéra de Paris (1990), de la Bibliothèque nationale de France (1993), des Archives (1998), puis directeur général des Patrimoines (2010), Philippe Bélaval souffle un vent nouveau sur des monuments historiques à la fréquentation en hausse. Entretien. 

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Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux © Didier Plowy – Centre des monuments nationaux.

Le Centre des monuments nationaux est un établissement public à caractère administratif (EPA) sous la tutelle du ministère de la Culture. Pouvez-vous nous rappeler son histoire et ses missions dans les grandes lignes ?

Le CMN a été créé en juillet 1914, quelques semaines avant le début de la guerre. A l’époque, il ne s’appelait pas Centre des monuments nationaux mais Caisse des monuments historiques. L’État voulait y rassembler toutes les recettes des droits d’entrée pour financer l’entretien des bâtiments. Il faut savoir que l’année précédente, en 1913, avait été votée dans notre pays la grande loi de protection des monuments historiques.

Depuis sa création, les missions de l’établissement ont considérablement évolué. Au départ il s’agissait d’un simple mécanisme comptable ; un siècle plus tard, le CMN gère la conservation des monuments, leur entretien, leur restauration, l’ouverture au public et sa médiation. On programme des expositions, des conférences, des spectacles de musique et de danse. On a aussi une activité pédagogique extrêmement importante avec les scolaires à la hauteur de 550 000 élèves accueillis par an. Nous avons notre propre maison d’édition, les Editions du patrimoine. Nous pratiquons également des locations domaniales pour des tournages de film et pour des cérémonies publiques ou privées.

Comment expliquez-vous cette évolution ?

On s’est rendu compte que si on voulait maximiser la recette, il fallait avant tout augmenter la fréquentation. Ce qui nous a fait prendre conscience de deux choses : premièrement que les problématiques culturelles n’étaient pas dissociables des problématiques touristiques – ces dernières, jugées non nobles, ont longtemps été mal perçues par les spécialistes ; deuxièmement qu’il fallait proposer des activités donnant aux visiteurs l’envie de venir et surtout de revenir dans les monuments historiques. C’est comme cela que s’est progressivement développée l’idée d’une politique culturelle, avec par exemple l’invention des «sons et lumières» dans les années 1950/60.

La dernière étape décisive de cette évolution remonte à 2007, quand l’Etat a transféré au CMN la maîtrise d’ouvrage de ses opérations de travaux. Jusqu’en 2007, le CMN se contentait de signaler le mauvais état d’un bâtiment sans pouvoir prendre en charge la restauration qui était la compétence de l’Etat.

Le CMN gère aujourd’hui 97 monuments historiques. Comment se décident les attributions ?

Il y a eu de constantes modifications du périmètre de compétence du CMN. Au milieu des années 2000, les collectivités territoriales ont recupéré un certain nombre de monuments ayant un interêt local. C’est à ce moment-là que le château du Haut-Koenigsbourg en Alsace, le château de Tarascon en Provence, le château de Chaumont dans le Val-de-Loire ont quitté le réseau du CMN. C’est aussi l’époque où le château de Chambord a été érigé en établissement public. Cela a constitué des traumatismes pour l’établissement. Je ne veux plus qu’il y ait des sorties de monuments. On peut toujours s’interroger sur le caractère national d’un monument, c’est-à-dire son importance pour l’histoire, pour l’art, pour la mémoire. Mais j’ai fait de la réduction du périmètre du CMN un tabou. En revanche, je suis très ouvert à son agrandissement ; c’est d’ailleurs le rôle de l’établissement. Je suis heureux par exemple que nous nous soyons vu confier l’hôtel de la Marine. Je pense qu’il y aura possiblement d’autres extensions dans les années qui viennent.

Les attributions se font un peu par hasard. Un jour, la directrice de cabinet du président de la République m’a dit : « Le président souhaite ouvrir le Fort de Brégançon au public car il ne veut plus l’utiliser comme résidence, est-ce que le CMN peut s’en occuper ?». Avant ce coup de téléphone, je n’aurais jamais imaginé une chose pareille…

La fréquentation des monuments nationaux ne s’est jamais portée aussi bien. A quoi attribuez-vous ce succès ?

En 2014, on a accueilli près de 9,5 millions de visiteurs, en progression constante (+3% l’année dernière). On est le plus grand opérateur du ministère de la Culture, juste devant le musée du Louvre avec ses 9,2 millions de visiteurs.

Outre le fait que la France se maintient très bien comme destination touristique, notre offre tarifaire est extrêmement avantageuse avec la gratuité accordée aux moins de 26 ans. Le billet d’entrée pour le château d’Azay-le-Rideau par exemple, c’est 6,5 euros : une famille avec deux enfants s’en tire pour seulement 13 euros ! C’est beaucoup moins cher que le cinéma, qu’un match de foot ou que la visite d’un monument privé. On est un grand lieu de fréquentation familiale et populaire. Cette hausse s’explique également par notre programmation culturelle avec le succès des expositions sur Saint-Louis [à l’occasion de la commémoration des 800 ans de sa naissance), l’invitation du street artiste JR au Panthéon ou l’ouverture au public du Fort de Brégançon en 2014… Tous ces événements ont attiré l’attention des médias et des réseaux sociaux auxquels je crois beaucoup. JR n’a pas réellement boosté la fréquentation du Panthéon (qui est restée stable) mais a surmultiplié la visibilité de l’établissement via la presse et sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas une opération à retombées commerciales mais médiatiques, et le buzz, c’est de la dynamite. On a un autre projet pour bientôt, pas avec JR mais quelqu’un de comparable…

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JR pour le dôme du panthéon, Paris. Courtesy CMN. DR.

Quelle est la répartition des visiteurs français et étrangers ?

Elle est extrêmement variable d’un monument à l’autre, en fonction de sa visibilité à l’international. Dans les grands monuments, la part de public étranger peut atteindre les 75% ! A lui seul l’Arc de triomphe à Paris fait 1,8 millions de visiteurs par an. Je m’étais penché sur le cas du Panthéon qui comptabilise 70 % d’étrangers et 20 % de public provincial, mais à peine 10% de public parisien ou francilien. Est-ce que vous êtes déjà montées au sommet de l’Arc de triomphe ? Moi-même je n’y étais jamais allé alors que j’ai habité à 300 mètres pendant plusieurs années.

Pourquoi selon vous le public parisien est-il plus faible ?

Il faut vaincre ce que j’appellerais les «facteurs d’intimidation» qui peuvent être extrêmement variés : d’ordre culturel, social ou économique – et là il faut effectivement jouer des mesures tarifaires. On a constaté par exemple que le public de proximité venait beaucoup plus les jours de gratuité.

Les expositions temporaires sont-elles une solution pour que les Parisiens fréquentent les monuments historiques?

C’est véritablement le leitmotiv, le fil conducteur de notre politique culturelle. Créer des événements pour que les gens se disent : «Il faut vraiment y aller». Ou alors, décaler l’image des monuments, comme lorsque nous avons ouvert le Panthéon aux Nuits blanches. Il faut miser sur l’étonnement pour attirer des primo-visiteurs et leur donner l’envie de revenir dans des situations normales.

Choisissez-vous les artistes exposés dans les monuments historiques ?

Nous avons plus de 400 manifestations sur l’année. Je propose au même titre que d’autres. Pour le Panthéon, nous cherchions vraiment un artiste qui brise un peu le mur de verre qui sépare ce monument, difficile à comprendre, intimidant, des publics. Il se trouve que j’avais intitulé mon rapport sur le Panthéon à destination du président de la République : «Pour faire entrer le peuple au Panthéon». Et c’est en regardant par hasard un documentaire à la télévision que je suis tombé sur JR. J’ai dit : « c’est lui, c’est ça que je veux ! ». Quelqu’un d’ouvert, de non conventionnel. Nous nous sommes vus et il a tout de suite été intéressé. Les projets, les belles choses naissent souvent de rencontres comme avec le couturier Christian Lacroix qui avait toujours rêvé de faire une intervention dans les ruines de l’abbaye de Montmajour, en Provence.

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La Villa Cavrois de Robert-Mallet Stevens inaugurée le 12 juin 2015. Ouverture au public à partir du 13 juin. Crédits photo : Jean-Luc Paillé –   CMN, Adagp.

Qu’est-ce qui se prépare pour 2015 ?

En 2015, au mois de juin, on a l’ouverture de la Villa Cavrois de Robert Mallet-Stevens, un chef-d’oeuvre de l’architecture moderniste. On va aussi avoir de belles interventions d’art contemporain à Reims ; et Claude Lévêque au Palais Jacques-Coeur à Bourges au mois d’avril. Il exposera 30 artistes dans cet endroit qu’il aime depuis l’enfance. Je suis attaché à l’idée que quelque chose soit influé par les lieux eux-mêmes. Il faut qu’il y ait un vrai dialogue entre l’œuvre et le monument. Comme pour le Panthéon où des lectures et une exposition accompagneront le transfert des cendres des résistants Jean Zay, Pierre Brossolette, Germaine Tillion et Geneviève De Gaulle.

Vous programmez également des spectacles vivants…

La danse est vraiment la grande innovation de notre saison culturelle 2015 avec des chorégraphes issus de l’espace public qui aiment bien intervenir ailleurs que dans les théâtres. Thomas Lebrun a joué dans le cloître des Carmes dans le cadre du festival d’Avignon. Nathalie Pernette, qui est fascinée par la figure du gisant, présentera un spectacle à l’Abbaye de Cluny. Radhouane El Meddeb créera la pièce Heroes au Panthéon en avril.

Comment se passe le financement ?

C’est extrêmement variable. On recherche le plus possible du partenariat ou des coproductions. On travaille avec les centres chorégraphiques nationaux, les musées, les FRAC(s)… Le projet de Nathalie Pernette à Cluny est porté par la Scène nationale de Mâcon. Le projet de Thomas Lebrun est une coproduction avec le centre chorégraphique de Tours. Et puis il y a des choses qui sont complètement financées avec le budget du CMN, soit 130 millions d’euros chaque année – ce qui est à la fois beaucoup et peu. On a aussi des mécènes comme pour l’exposition autour du cinquantenaire de la mort de Le Corbusier à la villa Savoye (2015). Quant au fonctionnement du CMN, il est auto-financé à 85% par les droits d’entrée.

Et vous faites du crowfunding ?

On a fait du crowfunfing, mais plutôt sur des travaux que sur des expositions ou des projets culturels. Je n’exclue pas que nous le fassions bientôt pour une acquisition mais ce sera une innovation.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les chantiers de restauration 2015 ?

On continue l’intervention sur le dôme du Panthéon, les vitraux de la Sainte-Chapelle et la rénovation du Château d’Azay-le-Rideau. On a restauré les parcs en 2014 et on va s’occuper des intérieurs, des façades, des menuiseries et de l’isolation d’ici 2017. Une opération qui sera notamment relayée sur Twitter via l’hashtag #Azayrenaisssance.

En même temps, on a un grand projet de restauration pour le Château de Rambouillet. Ce sera plus long qu’à Azay-le-Rideau car il faut remeubler l’intérieur. Et puis on va lancer cet été une grande opération sur le château de Voltaire à Ferney dans le Haut-Jura, avec là aussi un projet de remeublement, d’enrichissement du parcours de visite et du programme pédagogique.

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Le Château d’Azay-le-Rideau, Indre-et-Loire. Restauration. Courtesy CMN. DR.

Quelle est votre proposition pour l’éventuelle exposition universelle organisée à Paris en 2025 ?

Je la soutiens frénétiquement. J’ai été auditionné. Puisque c’est un projet qui est à l’échelle du Grand Paris, il repose beaucoup sur l’existant. On a tout un ensemble de sites qui pourraient servir d’espaces d’accueil pour des manifestations. Je pense à Saint-Cloud, à Poissy et à Vincennes, qui sont des lieux emblématiques. Par ailleurs, j’ai parlé aux autorités parisiennes d’un grand projet sur l’île de la Cité parce que je trouve qu’on ne comprend pas bien sa logique spatiale. D’autant plus qu’il y a énormément d’histoires à raconter avec la Sainte-Chapelle, la Conciergerie et les tours de Notre-Dame inscrits au Patrimoine mondial.

Nous travaillons également avec la Ville de Paris sur le projet de requalification de la place de la Bastille. La colonne de la Bastille est à notre charge et je voudrais qu’elle puisse être ouverte au public. Non pas à l’ascension car c’est trop dangereux et surtout trop exigu mais il y a malgré tout des parties extrêmement intéressantes à visiter. Et puis aussi expliquer au public ce qu’est cette place de la Bastille.

En conclusion, quelle est votre vision du patrimoine ?

Une conviction très forte que le patrimoine est quelque chose d’indispensable, un fort levier de transformations culturelles et sociales. Ce n’est pas du tout une chose du passé, au contraire, c’est une chose de l’avenir. Et justement, à la suite de ce qu’on appelle «l’esprit du 11 janvier», la politique patrimoniale a beaucoup à faire et à dire.

Propos recueillis par Florence Bousquet et Céline Piettre

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