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Denys Arcand : « L’art a besoin d’anonymes pour s’exprimer »

Céline Piettre 12 février 2015

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Jusqu’au 16 mai, le Centre culturel canadien à Paris accueille un duo insolite composé par le jeune artiste Adad Hannah et le cinéaste québécois Denys Arcand, oscarisé en 2003 pour son film Les Invasions barbares. Leur installation Les Bourgeois de Vancouver s’inspire des Bourgeois de Calais de Rodin, visible à quelques mètres de là, dans les jardins du musée consacré au sculpteur. Rencontré au lendemain du vernissage, Denys Arcand, rire franc et chaleureux, nous raconte la genèse d’un projet qui relie la statuaire de Rodin à notre actualité sociale. 

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Denys Arcand. Crédit photo :  Jan Thijs

Quand avez-vous découvert le Monument aux Bourgeois de Calais de Rodin ? Quelles ont été vos premières impressions ?

Je devais avoir une vingtaine d’années. C’était à Paris, tout près d’ici, au Musée Rodin, que j’ai visité trois ou quatre fois depuis. Je me souviens très bien des jardins, que j’avais trouvés sublimes, mais pas de cette œuvre-là en particulier. Adad Hannah, lui, est complètement fasciné par Rodin ; il a consacré une partie de sa thèse de doctorat au sculpteur français. Je l’ai laissé m’entraîner dans cette aventure.

Qu’est-ce qui vous interpelle chez Rodin ?

Rodin est un artiste à la jonction entre le XIXème et le XXème siècle. Certaines œuvres, comme le Baiser, s’inscrivent dans la tradition de la sculpture occidentale en marbre. Mais les socles de ses sculptures tardives (son Victor Hugo) composés de blocs, s’apparentent presque à de la sculpture abstraite. C’est ce passage qui nous intéresse chez lui. L’œuvre de Rodin est une œuvre très ouverte. Sa façon de travailler l’est également, quand il réutilise par exemple des fragments d’une sculpture (tête, bras) pour en composer d’autres. A partir d’une œuvre comme celle-là c’est simple d’extrapoler, d’aller plus loin.

Pourquoi les Bourgeois de Calais, ce bronze en particulier ?

Adad Hannah travaille sur les Bourgeois depuis longtemps. Il est allé filmer l’œuvre à Calais. L’une de ses amies, Phyllis Lambert, la fondatrice du Centre canadien d’architecture à Montréal, possède l’un des Bourgeois : un Pierre de Wissant nu [celui dont le bras est replié dans un geste expressif, NDLR]. Grâce à elle, il a pu réaliser une série de photographies de cette sculpture, Unwrapping Rodin, présentée au rez-de-chaussée du Centre culturel canadien.

Les Bourgeois de Calais est une sculpture de groupe mais chaque personnage est individualisé. On pourrait presque soupçonner Rodin d’avoir eu des vues commerciales, d’avoir monté une opération rentable, sachant qu’il allait pouvoir en proposer plusieurs versions et les vendre séparément ! Il existe douze groupes dans le monde ; ils ont été achetés par des institutions très riches, toujours situées dans l’hémisphère nord : Paris, New York, Séoul… Il y a comme une arrière-pensée ici, quelque chose de warholien. C’est ça aussi le passage à l’ère moderne. Rodin est un artiste qui sait qu’il peut reproduire son travail, qu’il peut le vendre. Il est l’un des premiers artistes à avoir compris l’importance de la photographie. Il invite dans son studio les grands photographes américains de l’époque (Stieglitz, Steichen) et organise des campagnes pour faire la promotion de son Balzac par exemple. Sa démarche est résolument moderne.

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Auguste Rodin, Le Monument aux bourgeois de Calais, 1889, bronze. Jardins du Musée Rodin, Paris. DR

Ces bourgeois de Vancouver, que vous mettez en scène à travers une installation vidéo, qui sont-ils ?

L’œuvre de Rodin parle du sacrifice d’un groupe d’hommes pour sauver leur ville assiégée [par les Anglais, pendant la guerre de Cent ans, NDLR]. On a d’abord pensé à mettre en scène des ouvriers venus implorer leur patron de ne pas fermer leur usine. Mais ça nous a semblé trop littéral, trop syndical. On s’est finalement mis d’accord sur un scénario : un artiste conceptuel décide de réaliser une version vivante du groupe sculpté et de la présenter en continu sur le parvis du Musée de Vancouver (le seul de la ville). Pour  mener ce projet à bien, l’artiste doit engager des figurants. C’est ce que nous avons fait. Qui sont-ils ? Forcément des gens en difficulté professionnelle, car ce n’est pas un job de rêve, de rester debout pendant des heures, sans bouger, au vu et au su de tous. J’aime cette idée que l’art ait besoin de petites gens, d’anonymes, pour pouvoir s’exprimer. Quand Rodin faisait une sculpture, il travaillait avec des modèles, des fondeurs…

Nous les avons suivis, filmés chez eux, dans leur vie de tous les jours, tous les matins, sur le chemin du travail. Les gens qui parlent sont des gens du peuple. Ils expliquent pourquoi ils sont momentanément paumés, pourquoi ils ont décidé d’accepter cet emploi de figurant. Le gros monsieur chauve travaillait dans une scierie qui a fermé et il a choisi d’émigrer à Vancouver. Ancien ouvrier, il ne parvient pas à se recycler dans une branche à débouchés. La jeune femme, elle, est une ancienne junkie ; ce job lui permet de se tenir à l’écart des tentations. Un troisième, ex-comptable qui a fraudé le fisc, sort de prison. Il se joint au groupe car sa libération conditionnelle exige qu’il retrouve un emploi rémunéré. Chacun a son histoire, une histoire révélatrice de la ville, de sa composition sociale. Cela va nous donner l’occasion de dessiner un portrait, une vue en coupe de la sociologie de Vancouver.

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Adad Hannah et Denys Arcand, Les Bourgeois de Vancouver, Pierre-François Ouellette art contemporain, Montréal et Equinox Gallery, Vancouver.

Comment avez-vous travaillé ensemble avec Adad Hannah? Qui est derrière la caméra ?

Il y a des plans qui sont à lui et des plans qui sont à moi. Quand les comédiens se confient à l’écran par exemple, c’est toujours à moi qu’ils s’adressent (car j’ai plus d’expérience avec les acteurs). Et inversement pour les scènes en extérieur, dirigées principalement par Adad. Quand l’un de nous prend la main, l’autre se contente de suggestions. C’est impossible de vraiment travailler ensemble, en même temps. Les frères Taviani, par exemple, tournaient leurs plans séparément. Les frères Cohen, eux, se sont carrément répartis le travail : l’un est réalisateur, l’autre producteur.

Les écrans sont disposés en cercle. Il y a plusieurs points de vue possibles, on peut tourner autour comme pour les Bourgeois de Calais. Les voix de chacun des personnages se mélangent entre elles. Dans quelle mesure avez-vous souhaité rester fidèle à l’œuvre originale ?

On voulait que nos écrans soient verticaux, justement pour coller à la sculpture de Rodin, ce qui impose des cadrages radicalement différents de ceux auxquels on est habitué au cinéma et à la télévision. Le cinéma ne peut pas rendre la verticalité, ne peut pas faire comprendre la cathédrale de Chartres. Nous voulions que le rapport avec les Bourgeois de Calais soit évident. Toutes les œuvres d’Adad travaillent cette relation à l’histoire de l’art et aux spectateurs.

Quels bénéfices tirez-vous de cette expérience de travail avec un plasticien?

Il s’agit de ma deuxième collaboration avec Adad Hannah, et nous en envisageons une troisième. C’est merveilleux pour moi de quitter temporairement l’univers du cinéma. D’échapper (enfin) à la question du box-office. On n’a plus à se soucier d’engager tel ou tel acteur en fonction de sa notoriété du moment. De savoir combien on a fait d’entrées la première semaine ! On travaille sans argent, ce qui s’avère ici un avantage. J’apprends également beaucoup d’Adad Hannah, dont les références sont différentes des miennes. Tout cela est très enrichissant, c’est comme un bain de jouvence.

LES BOURGEOIS DE VANCOUVER

11/02/2015 > 16/05/2015

Centre culturel canadien

PARIS

A deux pas du Musée Rodin, le Centre culturel canadien présente une exposition entièrement dédiée au plus célèbre des sculpteurs fran...

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