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Balthus chez Gagosian : l’ultime œuvre

Céline Piettre 16 janvier 2015

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Grand format estimé à plusieurs millions d’euros, elle serait la dernière toile de Balthus, laissée inachevée à sa mort en 2001. Ultime coup de pinceau du peintre français né en 1908. Présentée à la galerie Gagosian à Paris, parmi une soixantaine d’autres pièces – dessins de nus et de paysages, quelques rares huiles – la Jeune Fille à la mandoline clôture l’énigme Balthus sans la résoudre. Le tableau passé à la loupe.

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Balthus, Jeune fille à la mandoline, 2000-2001. Huile sur toile. 190 x 250 cm. Crédits photo : Benoit Peverelli © Harumi Klossowska, courtesy galerie Gagosian.

Anna

Une jeune femme nue, tête blonde en arrière, est allongée sur un divan. La pose est lascive ; le genou plié pour souligner l’érotisme d’une entrejambe dissimulée au regard. Le corps relâché dans une rêverie qu’on pourrait confondre avec le sommeil si la main droite ne tenait pas fermement la mandoline. La scène se passe chez le peintre, en Suisse, au Grand Chalet de Rossinière où il s’installe avec sa seconde épouse Setsuko en 1977. Et où il mourra une vingtaine d’années plus tard. Son voisin, ami et médecin de la famille, a une fille de 8 ans : Anna. Balthus la croise par hasard sur le chemin de l’école. Intrigué par l’enfant, il en fera son unique et dernier modèle. La jeune fille à la mandoline, c’est elle. Jusqu’à ses 16 ans, Anna viendra poser pour lui tous les mercredis, sur le sofa à côté de la fenêtre. Comme la main du peintre tremble, il troque les études sur papier pour la photo. « A chaque séance, raconte-t-elle, il prenait un long moment d’observation, faisait de nombreux polaroïds et entre deux prises s’approchait de moi avec sa canne puis déplaçait un bras, une jambe, dégageait mes cheveux ou tournait légèrement mon visage »*. Quelques-uns de ces clichés préliminaires sont exposés chez Gagosian, face à la toile qu’ils ont fait naître. Enturbannée telle une odalisque, Anna s’y prélasse, décorsetée dans une attitude évoquant le Rêve, un tableau de 1955. Des traces de peinture souillent les bords de l’image. On imagine un Balthus vieillissant au travail, polaroid dans une main, pinceau dans l’autre.

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Balthus, Sans titre, 1990 – 2000. Polaroid. Crédits photo : Robert McKeever © Harumi Klossowska, courtesy galerie Gagosian.

Cats and Girls

Un corps nubile alangui, à la lisière de l’enfance. A ses côtés, un chat endormi. On retrouve dans la Jeune Fille à la mandoline les deux motifs de prédilection du peintre, tellement inséparables que le Metropolitan Museum de New-York les a réunit en 2013 dans le titre de sa rétrospective « Balthus. Cats and Girls ». Une obsession pour la race féline qui remonte à l’enfance. Publiés et préfacés par son beau-père le poète Rainer Maria Rilke, ses premiers dessins à l’encre noire racontent l’histoire de son chat Mitsou récemment disparu. Balthus a 11 ans. Quant aux « girls », elles feront la réputation équivoque de l’artiste, obligeant cet aristocrate discret, un brin taiseux, à justifier sa fascination pour l’adolescence. « Je peins des anges » rétorque t-il. En 1934, son solo show à la galerie Pierre fait scandale. En 2014, le musée Folkwang d’Essen renonce à présenter une série de polaroids par peur d’une interprétation pédophile de l’œuvre. Sa dernière exposition d’envergure en France (au Centre Pompidou) date de 1983. Frilosité ?

 Balthus apaisé

Si elle répète les obsessions du peintre, la Jeune Fille à la mandoline en offre une version apaisée, archétypale. On est loin de l’atmosphère surréalisante des années 1930. De l’inquiétante étrangeté de la Toilette de Cathy (1933, Centre Pompidou). Du malaise généré par la Leçon de guitare (1934), cette étreinte sadique entre une professeure et son élève à la robe retroussée. Loin de la brutalité de certaines poses aussi, corps avachis, cuisses écartées. La palette échappe au cafard d’antan. Elle se dégrade en douceur,  du sombre au clair, du brun au vert acidulé, tonalités harmonieuses empruntées à une nature printanière, idyllique. Le sofa devient prairie. Le rideau, monumental, joue son rôle de colonne, structurant la composition comme les architectures chez Masaccio. Le classicisme prime. Balthus gagne en sérénité ce qu’il perd en mystère, en intensité trouble. La lumière venant de l’extérieur réchauffe l’intimité de la jeune fille, comme la pluie d’or (avatar de Zeus) féconde l’air de rien Danaé. Annonciation profane qui ouvre, éveille à la sensualité. Ses pattes posées sur le rebord de la fenêtre, le chien (un fidèle de la peinture flamande) dirige notre regard vers le paysage. Nous sommes happés par une force extérieure. Le sentier conduit à un ciel qui reste à inventer. « Si je meurs laissez le balcon ouvert » exhortait le poète Federico García Lorca. Au crépuscule de sa vie, Balthus invite à sortir. Doublant l’énigme picturale d’une énigme existentielle.

* Texte d’Anna Wahli dans Balthus : les dernières études, édité chez Steidl.

BALTHUS

14/01/2015 > 28/02/2015

Gagosian Gallery

PARIS

Après l’exposition inédite « Balthus : The Last Studies » à Gagosian New York au moment de la rétrospective du Metropolitan Museum ...

Exposition terminée
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