Votre action a été enregistrée avec succès !



LA NEWSLETTER

L’ « enfer » de l’art s’expose au LaM

Magali Lesauvage 26 novembre 2014

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

L’art, ça ne s’apprend pas. Du moins pas toujours. Dans la rue, en prison, à l’hôpital, sur les murs des cavernes ou fait par des mains d’enfants, l’art est parfois là où on ne l’attend pas, sans filet ni garde-fous, hors des sentiers battus, et peut infiltrer et bouleverser les pratiques des artistes « officiels ». L’exposition L’Autre de l’art au LaM de Villeneuve d’Ascq réhabilite un certain « enfer de l’art ». Visite en compagnie de sa commissaire Savine Faupin, conservatrice chargée de l’art brut.

Jean-Michel Basquiat, Sans titre, 1985, FRAC Picardie. Photo : A. Morin © The estate of Jean-Michel Basquiat/Adagp Paris, 2014.

[exponaute] L’exposition débute avec des œuvres créées en hôpital psychiatrique. Quelle est leur spécificité ?

[Savine Faupin] Les œuvres créées dans un contexte hospitalier sont pour la plupart anonymes. On a voulu montrer ici comment le regard sur ces objets, que l’on regardait comme des documents et non des œuvres d’art, avait évolué au cours du temps. Ce sont les soignants qui ont peu à peu modifié ce point de vue. Par exemple, à la fin du XIXe siècle, les patients du Dr Browne à la Crichton Institution de Dumfries, en Ecosse, étaient encouragés à dessiner, assister à des concerts ou des pièces de théâtre… Browne a conservé et exposé leurs dessins dans les couloirs de l’hôpital : cela faisait partie de ce que l’on nommait alors le « traitement moral » de la folie. À la même époque, le Dr Pailhas à Albi commence à collectionner ces productions dans le but de créer un musée des aliénés. Il les assimile à de l’art, en les rapprochant d’œuvres symbolistes ou impressionnistes de son temps. Sa collection est toujours conservée à l’hôpital du Bon Sauveur d’Albi. Aujourd’hui en France, l’hôpital Sainte-Anne à Paris, par exemple, garde une collection constituée à partir des années 1950. Mais il y a aussi une part de hasard dans la découverte de ces objets, notamment au gré de brocantes ou de reventes d’appartements.

C’est aussi le hasard qui guide en partie la découverte de l’art dans la rue.

C’est sans doute Brassaï qui a été le premier à photographier les graffitis dans les rues, et à s’interroger sur ce geste premier au grand potentiel esthétique, le rapprochant des tracés préhistoriques ou des gestes d’enfants. Il est intéressant d’observer qu’au même moment, en 1942, Paul Eluard publie Poésie involontaire et poésie intentionnelle, recueil d’auteurs connus et inconnus, tandis que Jean Dubuffet à la fin des années 1940 réalise des lithographies à partir de graffitis pour accompagner les poèmes des Murs de Guillevic. Dans sa réflexion sur l’art brut, Dubuffet a d’ailleurs envisagé un temps d’y inclure le graffiti, pour finalement l’incorporer à sa propre peinture, par des entailles, l’incorporation de gravier, etc. On expose aussi un grand dessin de Jean-Michel Basquiat, très inspiré de son expérience de graffeur, réalisé à une époque, les années 1980, où l’art se mêle facilement à d’autres médiums et où le regard, là encore, évolue. La force plastique de l’art brut est pleinement reconnue et inspire les artistes en retour. On présente aussi toute une série d’objets de Melina Riccio, sorte de prophétesse des rues qui depuis les années 1980 transmet aux passants ses messages de paix, contre la société marchande : elle écrit sur les murs, distribue des tracts, dispose des bannières entre les arbres, porte des vêtements brodés de slogans, etc.

Assemblage anonyme, 1900-1910, collection Benjamin Pailhas, Fondation Bon Sauveur d’Albi. Photo : DR.

Vous montrez également des œuvres d’artistes modernes et contemporains qui se sont inspirés de l’enfance. Comment cela prend-il forme ?

On a voulu faire un clin d’œil ironique à cette remarque que l’on entend souvent dans les musées d’art moderne : « Mon fils de cinq ans aurait pu le faire »… Certains artistes ne se sont pas cachés de s’être inspirés de l’enfance, alors qu’au même moment, au début du XXe siècle, on commence à s’intéresser au dessin d’enfant, à travers des publications, des expositions. Picasso regarde les dessins de ses propres enfants ; lui-même enfant prodige au dessin parfait, il essaiera toute sa vie de revenir à ce tracé initial. Les artistes du groupe Cobra souhaitent eux aussi renouveler l’art en regardant ailleurs (l’art préhistorique, l’art médiéval, l’art « des fous », des enfants…) pour recréer des formes de création artistique. De fait, la force des peintures d’enfants est indéniable, comme on le voit dans les exemples issus de la « pédagogie Freinet » [méthode développée par Céleste Freinet, instituteur, dans les années 1940-1950, basée sur les « tendances naturelles de l’enfant à l’action et à la création » et destinée à « préserver et cultiver son sens littéraire, poétique et scientifique », ndlr]. Des formes de la liberté que l’on peut aussi voir dans le magnifique film de Renaud Victor Ce gamin, là sur le travail de l’éducateur Fernand Deligny, que François Truffaut a rencontré pour Les 400 Coups, et qui a inventé les « lignes d’erre », une cartographie des circulations d’enfants autistes.

De là on passe naturellement au geste, thème transversal de l’exposition.

Que ce soit le projet d’Henri Michaux autour des drogues, les premiers dessins d’Augustin Lesage réalisés lors de séances spirites, les formes étranges mais très inspirées de l’art académique de Madge Gill, ou les dessins automatiques de Tristan Tzara, on est là dans une forme d’inconscient de l’art, de geste involontaire. De manière plus « classique », Camille Bryen, Georges Mathieu ou le groupe Gutaï au Japon sont dans un geste d’énergie retranscrit dans la peinture.

Vous avez choisi de terminer le parcours sur le thème de l’origine. Pourquoi ?

C’est une manière de boucler la boucle. On aborde ici le surgissement de l’art dans la forme naturelle, avec Adrien Martias qui a sculpté de sortes d’animaux mythiques les murs de la cour de l’hôpital où il résidait à la fin des années 1930, les « Barbus Müller » dont on ne connaît pas l’origine, des têtes de Raoul Ubac, Theo Wiesen, mais aussi des Vénus préhistoriques, des masques de carnaval suisse… Ce sont ces formes intermédiaires que l’on retrouve dans les « pierres figures » de Luigi Lineri, qui depuis cinquante ans ramasse des cailloux dans une rivière, qu’il classe par typologies humaines ou animales et fixe sur des socles pour en peupler sa maison. L’exposition s’achève sur Les Mains négatives, court-métrage de Marguerite Duras qui superpose des images nocturnes de Paris et un texte sur les apparitions préhistoriques : ça pourrait être aussi le début de l’exposition…

Propos recueillis par Magali Lesauvage.

L'AUTRE DE L'ART

02/10/2014 > 11/01/2015

LaM – Musée d’art moderne et contemporain de Lille Métropole

VILLENEUVE-D'ASCQ

L’exposition L’Autre de l’art propose une relecture transversale de l’art du XXe siècle : l’Occident à la recherche d’une orig...

Exposition terminée
PRESSE
MEMBRES

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE