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Sonia Delaunay, la « vie magnifique »

Magali Lesauvage 4 novembre 2014

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Le musée d’art moderne de la ville de Paris (MAMVP) redonne sa juste place dans l’histoire de l’art moderne à Sonia Delaunay, née Sara Stern, dans une exposition magistrale qui prend le parti de la présenter seule, sans son célèbre mari Robert (visible quant à lui dans une petite exposition au Centre Pompidou), pour montrer l’autonomie de sa recherche multisupports. De sa naissance à Odessa en 1885 à sa mort à Paris en 1979, récit d’une vie simultanée, illustrée par les œuvres de l’expo.

 Sonia Delaunay, Finlandaise, 1908, Jérusalem, The Israel Museum (détail).

Une enfance russe

Née près d’Odessa dans une famille juive, Sara Stern est adoptée dès l’âge de cinq ans par son oncle Henri Terk, dont elle prend le nom. Elle grandit à Saint-Pétersbourg, avant de partir étudier le dessin à Karlsruhe, en Allemagne. La jeune Sara passe ses étés en Finlande, où très tôt elle commence à peindre des portraits de paysans, visibles dans la première salle de l’expo. À peine âgée de vingt ans, celle qui se nomme désormais Sonia Terk (ses changements de patronyme expriment sa mutation même) fait preuve de la maîtrise d’un dessin puissant cerné de noir, allié à une science des couleurs acquise au contact des œuvres de Gauguin et Van Gogh vues à son arrivée à Paris en 1906, et à l’influence vernaculaire de la peinture d’icône, par ses fonds neutres au jaune d’or.

Sonia Delaunay, Nu jaune, 1908, musée des Beaux-Arts de Nantes.

La jeune Parisienne

Sonia Terk expose à Paris, à la galerie de Wilhelm Uhde (qu’elle épouse en mariage blanc la même année, en 1908), avant même de faire la connaissance de Robert Delaunay, quelques mois plus tard. L’influence de l’expressionnisme se fait alors de plus en plus sentir dans son œuvre, tandis que les fonds sont traités de manière décorative, comme en témoigne le fameux Nu jaune du musée des Beaux-Arts de Nantes présenté ici. Entre Picasso, le Nu bleu, souvenir de Biskra de Matisse et les figures aiguës d’Ernst Ludwig Kirchner, cet unique nu réalisé par l’artiste montre déjà l’importance de l’ornement, sensible dans le motif de tapis kilim à l’arrière-plan.

Sonia Delaunay, Couverture de berceau, 1911, Paris, Centre Pompidou/MNAM.

Robert Delaunay et le simultanisme

Mariée à Robert Delaunay en 1910, Sonia Delaunay (elle signe parfois Delaunay-Terk) fonde dès 1912-1913 avec son époux le « simultanisme », inspiré de la théorie du contraste simultané des couleurs de Chevreul : phénomène stupéfiant de l’histoire de l’art, l’abstraction naît ainsi en même temps en France (avec aussi Mondrian), en Allemagne (avec Kandinsky) et en Russie (avec Malevitch). Dès la mise au point de cette forme d’abstraction par la couleur, Sonia Delaunay déborde du domaine de la peinture (contrairement à son mari), pour diffuser l’art dans les sphères privée et publique. Pour preuves ici une sublime broderie de feuillages à la manière des ouvrages traditionnels de dame, où la technique du « point lancé » évoque la touche directionnelle de Cézanne, et surtout la couverture de berceau de 1911, conservée au Centre Pompidou.

Réalisé par l’artiste pour son fils Charles sur le modèle des travaux d’aiguille des paysannes russes, ce patchwork de tissus colorés dialogue directement avec la peinture (on songe notamment à la série contemporaine des Fenêtres de Robert Delaunay). Quatre décennies plus tard, alors que l’histoire de l’abstraction s’écrit, Sonia Delaunay prend le parti de renverser l’ouvrage à la verticale pour le tendre sur un châssis, et le déclare comme sa première œuvre abstraite. Mais ce type d’œuvres range d’emblée son travail dans la catégorie des « petites choses attachantes », comme le note lui-même son ami Apollinaire : alors qu’elle continue à peindre, c’est Robert qui est reconnu comme véritable artiste, pas Sonia. René Crevel écrira pourtant : « Je veux la remercier d’avoir supprimé le préjugé hiérarchique, d’aimer suffisamment la vie magnifique pour nous offrir des chefs-d’œuvre qui embelliront nos gestes quotidiens ».

 Sonia Delaunay et Blaise Cendrars, détail de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913, publié aux éditions Les Hommes nouveaux.

Expérimentations

Chef-d’œuvre de cette période, l’édition de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France – texte de Blaise Cendrars, mise en couleurs de Sonia Delaunay (1913) – montre cependant que l’art dit « décoratif » peut rivaliser avec la peinture, dans un mariage entre mots et couleurs qui annonce les expérimentations dadaïstes. Dans l’effervescence de ces années d’avant-garde, Sonia Delaunay touche à tout : l’affiche et la publicité captivent le couple pour des projets sans commande, répondant simplement à l’idée d’égayer la ville et la vie modernes, et de s’emparer de leurs symboles.

Pour s’amuser mais aussi promouvoir le nouveau langage visuel, l’artiste commence à dessiner des vêtements, qu’elle porte comme de véritables étendards du simultanisme aux vernissages et au fameux Bal Bullier, lieu de rendez-vous de l’avant-garde et prétexte à des toiles dans lesquelles l’artiste explore rythme et mouvement dans la peinture. L’exil au Portugal et en Espagne pendant la Grande Guerre n’atténue pas l’intensité de ces recherches, qui se poursuit dans l’observation des marchés colorés portugais et de la danse, notamment le tourbillonnant flamenco.

Sonia Delaunay, motifs pour tissus.

La boutique Sonia Delaunay

Avec la Révolution russe, Sonia Delaunay perd la rente qui l’aidait à vivre, et doit trouver ses propres ressources. Sa passion du costume se mue alors en véritable projet professionnel : dès 1918, elle ouvre la Casa Sonia à Madrid et commercialise pour la première fois ses vêtements. De retour à Paris, elle collabore avec les Ballets russes de Diaghilev pour les costumes du ballet Cléopâtre, faisant preuve là encore d’une grande modernité dans ces silhouettes de femme conquérante à la Jean-Paul Gautier. Aspirant à la synthèse des arts, elle trouve dans la scène un lieu idéal pour un art total.

Dans les années 1920, la boutique de mode simultaniste de Sonia Delaunay à Paris connaît un grand succès. Ses robes et ensembles mêlant motifs géométriques et coupes à l’antique habillent une clientèle chic, notamment des actrices de cinéma, tout en renouant avec ses amis du groupe Dada (Tristan Tzara, Philippe Soupault, Joseph Delteil…), pour lesquels elle compose des « robes-poèmes » où le déplacement du sens se prolonge dans le mouvement du vêtement. Entièrement décoré par Sonia, l’appartement des Delaunay, où travaillent ses couturières, est une véritable vitrine pour son activité. Avec un sens inné de la communication, Sonia Delaunay fait systématiquement photographier ses modèles (certains par de grands photographes comme Germaine Krull). Elle réalise même un petit spot publicitaire et expose ses tissus multicolores au Salon d’Automne de 1924 dans une spectaculaire vitrine cinétique mise au point avec Robert, et reconstituée pour la première fois ici. Ses motifs sont d’une richesse et d’une diversité extraordinaires, et l’amènent à renouveler son propre langage formel, comme le révèlent les grandes fresques réalisées pour l’Exposition internationale de 1937 et le Palais de l’Air.

 Sonia Delaunay, Rythme, 1938.

L’après-guerre

Robert Delaunay meurt en 1941, et Sonia doit s’exiler dans le Sud de la France, à Grasse, auprès des couples Arp et Magnelli, avec lesquels elle poursuit des projets communs. Période oubliée de sa biographie, cet « après Robert » qui dure tout de même presque quarante ans la voit renouveler son langage coloré, retrouver le format du patchwork et expérimenter des compositions en abyme. Sonia Delaunay expose à la galerie Denise René, repaire des jeunes artistes abstraits, dès la fin des années 1940, et marque de son influence des artistes comme Vasarely, et même outre-Atlantique Jasper Johns et ses Cibles. Avec toujours la même liberté, elle explore la musicalité de la peinture, en particulier dans des gouaches aux tons froids.

Le legs qu’elle concède avec son fils est l’occasion en 1967 d’une grande exposition au même musée d’art moderne de la ville de Paris, avant que sa mort en 1979 ne la fasse retomber dans l’oubli. Oubli réparé avec cette exposition essentielle, qui se situe dans la lignée des recherches récentes sur les origines de l’abstraction et l’importance de la mode et du textile dans l’histoire de l’art moderne.

 

SONIA DELAUNAY - LES COULEURS DE L'ABSTRACTION

17/10/2014 > 22/02/2015

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM)

PARIS

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Exposition terminée
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