Votre action a été enregistrée avec succès !



LA NEWSLETTER

Voir, et oublier Sade

Magali Lesauvage 16 octobre 2014

Share on FacebookTweet about this on TwitterGoogle+

Comment exposer Sade ? À l’occasion du bicentenaire de la mort du marquis, Paris propose deux tentatives : l’une autour d’un prestigieux manuscrit, l’autre évoquant le « projet sadien » à partir d’une pléthore d’œuvres. Visites à l’Institut des Lettres et manuscrits et au musée d’Orsay.

L’exposition Sade – Attaquer le soleil du musée d’Orsay n’est pas une exposition sur le marquis de Sade. Pour en voir une, aller plutôt à l’Institut des Lettres et Manuscrits, rue de l’Université. Le bâtiment d’un luxe inouï qui l’abrite, ancien hôtel de La Salle, a été acquis en 2012 par Gérard Lhéritier, riche fondateur de la société de vente de manuscrits Aristophil et du musée des Lettres et Manuscrits.

Fétiches

C’est là qu’est exposé, entres autres, un objet exceptionnel, rouleau de papier de onze centimètres de large et douze mètres de long à l’histoire passionnante. Sur le recto verso de trente-cinq feuillets collés bout à bout, le marquis Donatien Alphonse de Sade, enfermé à la Bastille pour « faits de lettres », y a patiemment retranscrit en trente-cinq jours, chaque soir de 19h à 22h, les brouillons de l’une de ses pièces maîtresses, Les Cent-Vingt Journées de Sodome. Une œuvre de temps sur le temps, cachée aux yeux des geôliers dans un étui de cuir glissé entre deux pierres de son cachot. L’écrivain y raconte les tortures infligées par quatre aristocrates à un groupe de jeunes gens. La lecture de l’œuvre est insoutenable. Nous sommes en 1785, Sade a quarante-cinq ans, des années de réclusion et plusieurs condamnations à mort derrière lui. Quatre ans plus tard, le 2 juillet 1789 : toujours à la Bastille, obèse et épuisé, il exhorte ses compagnons à prendre la forteresse. La nuit suivante, cet élan de liberté lui vaut d’être emmené, entièrement nu, dans un hospice d’aliénés. Une dizaine de jours plus tard, la Bastille est prise, pillée, et les biens du marquis dispersés…

Donatien Alphonse de Sade, manuscrit des Cent-vingt journées de Sodome, 1785 © Aristophil/Institut des Lettres et manuscrits.

La nouvelle de la disparition du manuscrit est pour Sade une catastrophe terrible : « Je pleurais des larmes de sang », confesse-t-il. Ce qu’il ignora jusqu’à sa mort en 1814, c’est que les Journées avaient été miraculeusement sauvées par un révolutionnaire, Arnoux de Saint-Maximin. Puis elles atterrissent au début du XXe siècle dans les mains d’un sexologue berlinois, Iwan Bloch, décidé à les publier sous un nom d’emprunt – avec malheureusement de nombreuses erreurs de transcription. Le rouleau passe ensuite dans les mains de la famille de Noailles, qui en publie au début des années 1930 une version fidèle à l’original. Quelques décennies plus tard, Nathalie de Noailles le prête à l’éditeur Jean Grouet, qui en profite pour le revendre frauduleusement en 1982 à un collectionneur suisse, Gérard Nordmann. S’ensuit une bataille judiciaire franco-suisse : la France plaide pour le retour du manuscrit à la famille de Noailles, la Suisse décide de valider la transaction. C’est alors que Gérard Lhéritier entre en scène : après de longues négociations, il parvient en 2014 à acquérir l’objet pour les Lettres et Manuscrits en versant une partie de la somme aux successeurs de chaque partie…

Sade sans Sade

L’exposition de l’Institut des Lettres et Manuscrits est une exposition pour fétichistes. Caresser des yeux l’écriture ronde et serrée de Sade, lire dans sa propre graphie les mots qui brûlent le cerveau, apprécier la qualité des éditions anciennes sont des plaisirs d’intellectuels piqués de sensualité.  Au musée d’Orsay, c’est un peu l’inverse : une exposition pour amateurs de sujets tendancieux qui s’essaieraient à l’intellectualisation. Car si l’expo prend pour point de départ l’œuvre du marquis et la manière dont elle a « induit une part de la sensibilité du XIXe siècle », le propos perd bien vite de sa cohérence pour s’étioler en sous-parties mal définies. Les images de mort et de luxure se suivent et ne se ressemblent pas, épuisant l’attention du spectateur au fur et à mesure que s’épuisent les corps lancés dans la bataille.

Edgar Degas, Scène de guerre au Moyen-Âge, détail, 1865, Paris, musée d’Orsay © RMN-GP/Gérard Blot.

On est frappé, cela étant, par la magistrale qualité des œuvres réunies ici, avec des prêts heureux (la Médée de Delacroix du Palais des Beaux-Arts de Lille, de furieuses Ménades de Vallotton conservées à Genève, et de nombreuses œuvres graphiques provenant du Louvre ou de collections particulières). Si les Lettres et Manuscrits nous accueillaient avec le rouleau des Journées de Sodome, c’est par l’image en mouvement du film de 1976 réalisé par Pier Pasolini que l’on entre dans le parcours en chiaroscuro du musée d’Orsay. Une introduction cinématographique quasiment dépourvue de mots, lesquels vont bientôt nous submerger : ceux de Sade, collés bien proprement à proximité des œuvres, mais aussi de Nietzsche, Hugo… Comme nous bombardent, dans une tourmente formelle continue, ces images de crimes, incestes, étreintes, viols, exhibition et mort douloureuse, des fières Judith castratrices du XVIIe siècle aux poupées s’auto-pénétrant de Hans Bellmer. On est là loin de l’image pastel d’un XVIIIe siècle libertin : Sade, l’éternel condamné à mort, trempe son œuvre dans la souffrance, laquelle rejaillit sur des générations de poètes et d’artistes. Moraliste, il affirme qu’« il n’y a pas d’horreur qui n’ait été divinisée, pas une vertu qui n’ait été flétrie » : c’est cette vision que l’on retrouve, sans que l’on sache s’ils l’ont lu ou non, chez Goya, Kubin, Cézanne et des dizaines d’autres.

Sade s’inscrit dans une série d’expositions sulfureuses organisées récemment par le musée d’Orsay : depuis la réussie Crime et châtiment en 2010, en passant par L’Ange du bizarre et Masculin/Masculin. Mais ici (comme dans ce dernier exemple), le hors-sujet est trop fréquent pour ne pas finir par lasser : toute œuvre traitant de la mort, de la violence ou de la lutte sexuelle est reliée à Sade. Ainsi la superbe Scène de guerre au Moyen-Âge de Degas, sans lien quelconque avec ses écrits. L’expo-trou noir englobe tout, et donc rien. On finit par oublier Sade. Et désirer violemment s’y replonger.

 

SADE. ATTAQUER LE SOLEIL

14/10/2014 > 25/01/2015

Musée d'Orsay

PARIS

Alphonse Donatien de Sade (1740-1814) a bouleversé l'histoire de la littérature comme celle des arts, de manière clandestine d'abord puis...

Exposition terminée
PRESSE
MEMBRES

LES DERNIERS ARTICLES

AJOUTER UN COMMENTAIRE