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Turner enflamme Londres

Magali Lesauvage 9 septembre 2014

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Alors que la Tate Modern salue jusqu’à fin octobre Malevitch, l’un des pères de l’abstraction, la Tate Britain en célèbre l’un des précurseurs, artiste le plus révéré de Grande-Bretagne, le grand Joseph Mallord William Turner, exposé dans la sauvage liberté de ses dernières œuvres. Visite.

JMW Turner, The Blue Rigi, 1841-1842, aquarelle sur papier, Tate.

Le 23 avril 1835, Joseph Mallord William Turner a eu soixante ans. La même année, il visite le Danemark, l’Allemagne, la Bohême et la Hollande. L’année suivante, le peintre britannique se rend en France, en Suisse et dans le Val d’Aoste. Puis, la France et l’Allemagne encore, la Belgique, le Luxembourg, Rome, Venise, le Rhin, jusqu’à un dernier voyage outre-Manche, sur la côte normande, en 1845. Infatigable voyageur, Turner explore l’Europe comme il explore la peinture : seul, physiquement affaibli, dessinant sans relâche. Entouré de généreux mécènes, il n’est plus dans la nécessité de vendre ses toiles, et peut se permettre d’expérimenter, de laisser ses œuvres inachevées, de chercher encore, à soixante-dix ans, comment peindre.

Le soleil comme un chewing-gum

Au même moment, l’artiste subit de vives critiques – d’autant plus que, pour la petite histoire, il vit en concubinage avec Sophia Booth, une femme qu’il n’épouse pas. Et on comprend, rétrospectivement, que les spectateurs qui dans les années 1830-1840 appréciaient plutôt des tableaux tels que celui-ci, aient pu trouver dans la liberté de l’artiste matière au scandale. Ainsi dans une œuvre comme Sun Setting over a Lake, le soleil fade est réduit à une tache écrasée comme un chewing-gum, tandis que Brighton Beach, qui ouvre l’exposition de la Tate, réduit le paysage marin à quatre rectangles et un aplat de couleur fouettée, annonçant Impression soleil levant de Monet trente ans plus tard.

De toute évidence, en 1843 on n’était pas prêt pour l’abstraction. Le terme même est totalement anachronique, et la notion impensable pour un peintre de la génération de Turner. Pour lui, l’attachement au sujet reste essentiel (il peint l’incendie de la Chambre des Lords, les mythes gréco-romains, les cérémonies religieuses de Venise, les phénomènes naturels, des paysages bien identifiés), même si ce sujet a tendance à disparaître dans la lumière et la couleur. Sa réflexion sur le passé nourrit celle sur le présent – et inversement. Turner peint aussi bien Apollon et Daphné dans un paysage idyllique, artificiellement encadré de verdure à la manière d’un rideau de scène, que les tout nouveaux bateaux à vapeur ou encore un train lancé à toute vitesse : sa toile de 1844 Rain, Steam and Speed est peut-être, soixante-dix ans avec les futuristes, la première œuvre de la modernité occidentale. Passé ou présent, le traitement est le même : à la manière du Lorrain, il représente le martyre de Régulus aveuglé par le soleil tout comme l’arrivée de Louis-Philippe à Portsmouth, dans une dissolution totale des formes.

JMW Turner, Light and Colour (Goethe’s Theory) – the Morning after the Deluge – Moses Writing the Book of Genesis, 1843, huile sur toile, Tate.

« Chromomania »

Non pas myope, mais presbyte (comme en témoignent ses petites lunettes cerclées présentées ici), Turner continue, à un âge avancé, à dessiner avec minutie des scènes bibliques ou pittoresques. Le « flou » à la Turner n’est donc pas dû à la vieillesse : il s’agit bien pour le peintre d’expérimenter la lumière et la couleur avec une audace rarement égalée. En explosions chromatiques et en radiations solaires, de nombreuses scènes, notamment à l’aquarelle, font appel au souvenir de sensations « impressionnistes » : les villes deviennent des mirages, d’autres s’enflamment, leurs habitants sont des ombres. Avec douceur, sans violence, les architectures liquides de Rome ou de Venise, en partie inventées, se dissolvent dans les tons mordorés et pastel, les formes sont absorbées par la puissance de feu de la peinture, le soleil s’étale en traces de sang. Les contemporains de Turner parlent de « chromomania » ou de « fièvre jaune ».

Peintre de la ville, Turner aime le thème de la ruine, et compare le destin des grandes cités anciennes à celui de Londres, en proie à la déliquescence. Peintre de la montagne, il y exprime le sublime cher aux artistes de son époque, éclatant les massifs en reliefs de silex multicolores. Immense paysagiste, Turner réduit certaines vues de plages ou de plaines à un simple profil, représente une tempête de neige, qu’il n’a probablement pas vue, en un tourbillon de gris, vortex musical qui annonce les harmonies d’un Kandinsky. Pur romantique, il fait primer son sentiment individuel sur la réalité du monde.

Quintessence de ces dernières années de recherche, les tableaux carrés, dont neuf sont exceptionnellement réunis là, explorent les divers états de la conscience, où seule demeure l’émotion de la couleur, qu’il étudie notamment chez Goethe. Comme son compatriote William Blake, et pourtant à mille lieues de son esthétique, Turner livre des visions inoubliables : Napoléon seul en exil face à un paysage dilué, un ange cramé par le soleil, le Déluge réduit à une grande vague noire, une scène de naufrage qui évoque le Radeau de la Méduse, une baleine blessée dont le sang envahit la mer, des cieux dramatiquement expressifs. Jusqu’à sa mort en 1851, Turner a cherché la lumière et l’a trouvée, souvent.

The EY Exhibition: Late Turner – Painting Set Free, à la Tate Britain, Londres, du 10 septembre 2014 au 25 janvier 2015. 

 

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