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Mécène-artiste, gourou, ennemi public : l’improbable affaire Ahae

Magali Lesauvage 10 juin 2014

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Un gourou photographe, un naufrage terrible, un mécène de Versailles et du Louvre : les éléments de l’affaire Ahae semblent a priori si disparates et ahurissants que l’on a du mal à croire au portrait que nous a dressé Bernard Hasquenoph, auteur du blog Louvre pour tous qui enquête depuis plus d’un an sur ce personnage aujourd’hui recherché par la police internationale. Récit.

© Ahae.

Le feuilleton est tellement abracadabrant que l’on a du mal à le croire. Si des zones d’ombre restent encore à éclaircir, ce que l’on sait, déjà, sur le personnage d’Ahae pourrait alimenter un scénario de cinéma (voire plusieurs).

Pour Bernard Hasquenoph, rencontré vendredi 6 juin par exponaute, « c’est une histoire invraisemblable ». Auteur du blog Louvre pour tous, qui enquête notamment sur les expositions « achetées » par les marques, et milite contre l’interdiction de la photo dans les musées, il enquête depuis 2013 sur un personnage énigmatique, Ahae, que personne n’a jamais vu en France, mais dont le nom est apparu à de multiples reprises depuis quelques années, et pour des raisons fort diverses. Jusqu’à l’association avec la terrible tragédie du Sewol, ferry sud-coréen dont le naufrage, le 16 avril dernier, a provoqué la mort de 300 personnes (dont de nombreux adolescents en voyage scolaire).

Des expositions achetées

Agé de soixante-treize ans, le Sud-Coréen Ahae, dont le vrai nom serait Byung Eun Yoo, s’est fait connaître en France par plusieurs expositions de photographies, accueillies dans les palais les plus prestigieux du pays. Dans ces images prises par millions, représentant le plus souvent une nature candide, la plupart (sauf exceptions) ont reconnu faiblesse et amateurisme – cela malgré les formidables campagnes de promotion dont ces expositions, à l’Orangerie du château de Versailles et aux Tuileries, ont fait l’objet.

Avant 2011, personne n’avait entendu parler d’Ahae. Jusqu’à ce qu’une énorme machine promotionnelle ne se mette en route, activée par l’un de ses fils, Keith H. Yoo, installé à Paris : d’abord une expo dans la gare Grand Central de New York, puis à Prague, Florence, Venise, Moscou, toujours dans des lieux prestigieux.

En 2012, Ahae expose dans un pavillon de 1000 m2 installé tout exprès dans le jardin des Tuileries, administrativement rattaché au musée du Louvre. Dans le catalogue qui paraît pour l’occasion aux éditions Assouline, le président-directeur du Louvre lui-même, Henri Loyrette, loue « l’extraordinaire dans l’ordinaire » que révéleraient selon lui les photos d’Ahae.

Une exposition intégralement financée par Ahae (ou ses sociétés), enrobée d’un discours laudateur qui soulève la délicate question de la crédibilité des « experts » qui validèrent l’opération. Henri Loyrette était, en 2012, l’un des fonctionnaires français les plus éminents du ministère de la Culture, garant, sous l’étiquette du Louvre, d’une validation artistique irréprochable. Même chose pour Anne-Marie Garcia, conservatrice de la photo aux Beaux-Arts de Paris depuis plus de vingt ans, louant à diverses reprises la technique d’Ahae. Or, si l’expo des Tuileries n’a pas été présentée comme un échange commercial, on constate que la même année, le fonds de dotation du Louvre a reçu d’Ahae un don de 1,1 millions d’euros. Une bien belle somme quand on sait, comme le souligne Louvre pour tous, que le président-directeur déclarait peu de temps auparavant au Monde qu’un mécène n’interviendrait jamais dans la programmation du musée.

A Versailles, Catherine Pégard, ne tarissant pas d’éloges elle non plus, a quant à elle reconnu qu’il s’agissait bien d’une location d’espace par « l’artiste » (avec en sus soirées de gala, accueil par des hôtesses et visites VIP), mais n’en révéla pas le montant (Le Monde évoque le chiffre énorme de cinq millions d’euros). Ce que l’on sait en revanche (encore faut-il chercher, comme Bernard Hasquenoph l’a fait), c’est que Ahae est le « mécène unique du bosquet du Théâtre-d’Eau actuellement en recréation dans le domaine de Versailles, à hauteur de 1,4 million d’euros ». Une opération pas tout à fait désintéressée puisqu’elle s’accompagne de la vente de produits dérivés (dont le chiffre d’affaires est évidemment inconnu).

D’autres institutions françaises ont reçu (ou auraient dû recevoir) des dons d’Ahae. La Philharmonie de Paris, qui doit ouvrir début 2015, devait exposer ses photos et présenter une symphonie à son honneur écrite par Michael Nyman (compositeur de la plupart des musiques des films de Peter Greenaway), et interprétée par le London Symphony Orchestra (concert produit par Ahae Press), mais le tout, pourtant longuement défendu par son directeur Laurent Bayle, a finalement été annulé. L’établissement public parisien réfute toute contrepartie financière. Ahae doit être également le mécène du concert de gala du Festival des forêts, programmé au Théâtre Impérial de Compiègne le 4 juillet prochain, soirée lors de laquelle ses photos doivent être projetées au son des Quatre Saisons de Nicolas Bacri, qui aurait rencontré le photographe : contacté par exponaute, le festival, dont le président Bruno Ory-Lavollée est conseiller à la Cour des Comptes, n’est plus certain, étant donnée l’implication d’Ahae dans le naufrage du Sewol, de vouloir s’associer au mécène, même si la somme promise devait être  importante et assurer la pérennité de la manifestation.

« Le millionnaire sans visage »

Découverte par Louvre pour tous, l’identité de « l’artiste » Ahae est celle d’un milliardaire, qui devrait sa fortune aux centaines de brevets et d’inventions qu’il a déposés, et à de nombreuses entreprises créées dans le secteur de l’agriculture bio (notamment du thé thérapeutique vendu dans un « centre de soins ») et du transport maritime, dans lesquelles son nom n’apparaît jamais. Ça n’est que récemment qu’il a décidé de prendre plus ou moins sa retraite pour se consacrer à sa « passion », la photographie. Propriétaire du ferry Sewol, navire qui outrepassait largement les normes de sécurité, il est considéré aujourd’hui par la police coréenne comme responsable du drame national qui a affecté le pays, par corruption et négligence. Une accusation qui vaut à celui que les Coréens surnomment « le millionnaire sans visage » de faire la une des journaux et des chaînes d’info de Séoul.

Mais, autre facette du personnage passée sous silence, Ahae serait également un prédicateur évangélique à la tête d’une Eglise, considérée en Corée comme une secte, dont les 20 000 membres sont aussi les premiers « clients » de ses sociétés, et qui même, rapporte Bernard Hasquenoph, seraient « obligés d’acheter ses photos »… Car les expos « achetées » ne sont pas le trait le plus scandaleux du portrait d’Ahae. Autre élément intriguant du puzzle : en mai 2012, Ahae Press Inc. rachète le hameau abandonné de Courbefy, en Haute-Vienne, contre 520 000 euros, dans l’idée de réaliser un projet « environnemental, artistique et culturel », dont on ne sait s’il a un lien avec la secte. Et c’est là que, vu de France, se fait le lien avec l’activité, telle que la présente la presse coréenne, de « gourou » d’Ahae, et avec une affaire grave : en 1987, il est interrogé suite à la mort non élucidée de trente-trois personnes de l’« Eglise ». L’affaire est classée sans suite. Mais en 1992, c’est pour une fraude concernant des prêts « liés principalement à des activités illégales relevant du crime organisé » qu’il est condamné à quatre ans de prison.

Le ferry Sewol chaviré © Korean Coast Guard/Wikimedia.

Le Louvre, Versailles savaient-ils, ou n’ont-ils pas enquêté ? Cela eut été pourtant de leur devoir, comme le rappellent la charte éthique voulue par Henri Loyrette lui-même, ou même les propos moralisateurs d’Aurélie Filippetti qui à son arrivée rue de Valois n’avait pas été tendre avec le mécénat Wendel au Centre Pompidou-Metz.

Ahae, aujourd’hui recherché par la police internationale et interdit de sortie du territoire coréen car tenu responsable du naufrage du Sewol, est introuvable, tandis que son fils est traqué par le FBI, et qu’une de ses filles a été arrêtée à Paris. Peut-être est-il reclus dans le domaine de sa secte (où il prend ses photos), cerné par ses adeptes qui le protègeraient en menaçant d’un suicide collectif. Selon certains journalistes coréens, il est possible que les autorités ne souhaitent pas réellement le voir arrêté, étant donnée l’implication du gouvernement, accusé d’incompétence à assurer la sécurité des passagers du Sewol.

Fin 2015-début 2016 aura lieu l’année France-Corée, un enjeu économique majeur dont Henri Loyrette préside la partie française. En Corée du Sud, l’affaire Ahae prend une ampleur phénoménale, et le nom du milliardaire est synonyme de douleur. Un nom, comme le rappelle Bernard Hasquenoph, qui est aujourd’hui gravé dans la Rotonde de Mars, sur l’un des murs d’honneur du palais du Louvre.

Mise à jour le 17 juin 2014 : dans un communiqué daté du 11 juin et reçu le 17 juin, le Festival des Forêts précise au sujet du concert du 4 juillet que « dans le respect de la présomption d’innocence, toute décision que prendra le Festival des forêts vis-à-vis de cette manifestation et de ce mécénat s’appuiera non pas sur des accusations, mais sur des éléments concrets, vérifiés, et le cas échéant tranchés par des juridictions compétentes et indépendantes. Par ailleurs, le festival n’acceptera le paiement de ce mécénat que si l’origine des fonds et leur absence de lien avec cette catastrophe [du Sewol] sont établis. Il est précisé qu’à ce jour, pas un centime n’a été encaissé par le festival ».

Mise à jour le 22 juillet 2014 : le corps d’Ahae, alias Yoo Byung-eun, aurait été découvert en état avancé de décomposition le 12 juin dans un verger à seulement deux kilomètres de l’une de ses propriétés, au sud de Séoul. Des tests ADN auraient permis d’identifier le corps, quarante jours après sa découverte. Alors que le doute reste de mise quant à la véritable identité du corps, certains détails semblent curieux : un livre d’Ahae lui-même, ainsi qu’une huile de foie de requin produite par l’une de ses sociétés ont été découverts à proximité, comme pour l’identifier plus facilement (détails qui n’ont pourtant pas mis la police plus rapidement sur la voie) ; la nouvelle a été diffusée relativement tard ; Ahae aurait été retrouvé à quelques kilomètres de chez lui alors que des milliers de policiers coréens et internationaux étaient censés procéder à une véritable chasse à l’homme, et qu’une importante récompense avait été promise… Certains doutent déjà de la véritable identité du corps retrouvé, et évoquent une mort maquillée. De l’avis général, cette disparition arrangerait un certain nombre de personnes, au premier rang desquels des figures haut placées de l’Etat sud-coréen, proches d’Ahae.

Mise à jour le 18 novembre 2015 : le 12 novembre 2015 est publié le livre de Bernard Hasquenoph, Ahae, mécène-gangster, aux éditions Max Milo, qui éclaire d’un jour nouveau l’affaire et apporte de nombreux nouveaux éléments à l’enquête.

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