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À Abu Dhabi, le mirage du Louvre

Magali Lesauvage 19 mai 2014

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Dix-huit mois avant son inauguration sur l’île de Saadiyat, le Louvre Abu Dhabi dévoile au Louvre (Paris) une sélection de 160 œuvres de sa collection permanente. Une exposition et un projet qui soulèvent de nombreuses questions : retour sur une polémique.

Louvre Abu Dhabi. Architecte : Ateliers Jean Nouvel © TDIC.

Une proportion relativement faible de visiteurs du Louvre se dirige vers le Hall Napoléon, sous la pyramide. Le 29 avril dernier, l’exposition Naissance d’un musée – Louvre Abu Dhabi a pourtant été inaugurée par le président de la République François Hollande lui-même, et Cheik Sultan Ben Tahnoon Al-Nahyan, responsable du tourisme de l’émirat.

On se souvient qu’en 2006 trois éminents historiens de l’art français signaient dans Le Monde une tribune intitulée « Les musées ne sont pas à vendre », en réaction à l’opération du Louvre à Atlanta qui rapporta 13 millions d’euros au musée parisien contre le « prêt » d’œuvres prestigieuses. Huit ans plus tard, il semble que ce type d’initiative soit passé dans les mœurs.

Un idéal universaliste

Le futur Louvre Abu Dhabi, dessiné par l’architecte français Jean Nouvel, prend pour modèle l’idéal d’universalité qui fut celui qui présida à la création du Louvre pendant la Révolution française : rassembler au sein d’une même institution des œuvres de toutes époques et de toutes provenances, afin de démontrer le partage du génie humain. Elle-même basée sur les collections royales élaborées pendant des siècles, la collection du Louvre s’est depuis considérablement enrichie au fil des acquisitions et des dons successifs, les aléas de l’Histoire lui donnant son aspect unique aujourd’hui – comme sont uniques les collections du British Museum ou du Metropolitan Museum, dont la chronique par strates rejoint celle, économique, sociale, esthétique, de leur lieu de naissance.

Le Louvre Abu Dhabi se veut être le « premier musée universel dans le monde arabe, un lieu de dialogue entre les civilisations et les cultures », qui combinera au moment de son inauguration en décembre 2015 les 900 œuvres de sa collection propre, initiée en 2009, et 300 prêts du Louvre et des musées français. Cette proportion devra diminuer d’ici 2025 : « Dix ans après l’ouverture, déclare le président-directeur du Louvre Jean-Luc Martinez dans un entretien à La Tribune de l’Art, il n’y aura plus un seul prêt du Louvre ». Ceux-ci sont de fait absents de l’exposition actuelle, mais l’on sait déjà que devraient partir à Abu Dhabi La Belle Ferronnière de Léonard de Vinci ou Le Fifre de Manet conservé au musée d’Orsay, pour des prêts d’un an renouvelables.

Mais créer en une poignée d’années une collection ex nihilo pouvant rivaliser avec celle d’un grand musée comme le Louvre pourrait bien être le mirage de ce désert de la péninsule arabique. Cela même avec la coopération du Louvre et de l’Agence France-Muséums créée tout spécialement. Car non seulement les prix actuels du marché ne permettent plus les folies des souverains d’autrefois (même avec les 40 millions d’euros réservés chaque année aux acquisitions), mais la hâte et l’externalisation de ce service ne peuvent remplacer l’affinage et les variations du goût qui font qu’une collection prend sa saveur unique, son âme.

« Transfert de compétences »

L’exposition Naissance d’un musée impressionne par le nombre de chefs-d’œuvre alignés : « princesse » de Bactriane âgée de 4000 ans, grand Christ allemand en bois du XVIe siècle, somptueuse Vierge à l’enfant de Giovanni Bellini, Bohémien de jeunesse de Manet, Enfants luttant du Gauguin breton, Mondrian issu de la collection Yves Saint-Laurent. Mais forcément, elle pêche également par ses lacunes : l’impressionnisme, la Renaissance florentine, les arts océaniens, pour ne citer que des exemples, manquent à l’appel. Dans ce parcours balisé de thèmes généralistes, les œuvres s’égrènent sans mise en contexte ni historique (pour cela il sera nécessaire de lire le catalogue), comme une pâle copie de la somptueuse Galerie du Temps du Louvre-Lens (dont le commissaire fut Jean-Luc Martinez), dont on imagine qu’elle servira de modèle à la future présentation du Louvre Abu Dhabi.

Giovanni Bellini, Vierge à l’Enfant, vers 1480-1485, Abu Dhabi, Louvre-Abu Dhabi. Photo : Louvre-Abu Dhabi/Thiery Ollivier 2009.

Parmi celles-ci, acquises par l’Agence France-Muséums, certaines ont pu faire l’objet d’un conflit d’intérêt avec les musées français, comme la fibule de Damagnano, objet exceptionnel du Ve siècle qui, selon Le Monde, fut autrefois convoitée par le Louvre. Un court-circuitage dont Laurence des Cars, ex-présidente de France-Muséums, s’est défendue : « Lorsqu’un musée français souhaite acheter une œuvre qui pourrait intéresser le Louvre-Abou Dhabi, nous nous retirons ».

En ce qui concerne l’aspect financier, le Louvre aura perçu au total un milliard d’euros de la part de l’émirat, placés sur un fonds de dotation, dont 190 millions sont des « contreparties aux prêts », répartis entre les musées prêteurs (le terme « location » est proscrit). L’Agence France-Muséums, financée à hauteur de 164 millions d’euros sur 20 ans, est composée en partie de de conservateurs du patrimoine, fonctionnaires de l’État, qui achètent des œuvres sur le marché pour l’émirat d’Abu Dhabi. Un « transfert de compétences » selon Jean-Luc Martinez, auquel il faut ajouter le droit d’utiliser le nom « Louvre » pour 30 ans (contrepartie chiffrée à elle seule à 400 millions d’euros) : le musée devrait donc être débaptisé en 2037.

« Cité musée »

Dans cette région en carence de grandes institutions culturelles va donc être bâti un ensemble de lieux prestigieux dessinés par les « starchitectes » du moment, et réunis dans le « District culturel » de l’île de Saadiyat : un musée Guggenheim par Frank Gehry, un musée national par Norman Foster, une salle de concerts par Zaha Hadid… Le Louvre Abu Dhabi conçu par Jean Nouvel évoque de l’extérieur un immense dôme troué de lumière, véritable « cité musée » de 64 000 m² inspirée à la fois de la mosquée et de la médina, tandis que des canaux traversent le musée, sur le modèle des palais arabes.

Ouvriers migrants sur le chantier de l’île Saadiyat, Abu Dhabi © Human Rights Watch.

Cependant la construction de ce projet gigantesque, dont la livraison est prévue pour mars prochain, souffre, tout comme les autres chantiers de Saadiyat, de graves manquements aux droits de l’homme, comme le révèle une enquête de la CSI et de Gulf Labor, groupe d’artistes activistes. Le Guardian révèle notamment qu’au Louvre Abu Dhabi, les ouvriers doivent « travailler neuf mois à un an uniquement pour rembourser leurs frais de recrutement. L’un d’eux a fait grève en raison de son très bas salaire et été séquestré trois mois sans paie avant d’être renvoyé au Pakistan avec dix-neuf autres ».

Projet universaliste, le Louvre Abu Dhabi a aujourd’hui comme défi de devenir un musée universel, par et pour tous, porteur des valeurs qui vont avec.

 

LOUVRE ABU DHABI

02/05/2014 > 28/07/2014

Musée du Louvre

PARIS

Cette collection permanente du musée représente la plus importante exposition que l’émirat d’Abu Dhabi ait partagée à l’étranger...

Exposition terminée
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