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Buren : « Ce qui m’intéresse chez Ravel, c’est l’abstraction »

Magali Lesauvage 6 mai 2014

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Daniel Buren, 76 ans, artiste de renommée internationale connu du grand public pour ses œuvres à bandes visibles notamment sur les fameuses « colonnes » du Palais-Royal et sa participation à Monumenta en 2012, crée avec Daphnis et Chloé, à l’Opéra de Paris, sa première scénographie d’envergure. La chorégraphie est signée Benjamin Millepied, nouveau directeur de la Danse, la musique est de Maurice Ravel. Rencontre, dans les coulisses de l’Opéra Bastille où se règlent les derniers détails, avec un immense artiste qui nous parle avec une grande liberté de couleurs, de musique et d’émotion.

Daniel Buren devant la scénographie créée pour Daphnis & Chloé, Ravel/Millepied, Paris, Opéra Bastille, 2014 © Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.

[exponaute] Comment avez-vous réagi à cette invitation de l’Opéra de Paris ?

[Daniel Buren] C’est Brigitte Lefèvre, qui vient de quitter ses fonctions au poste de directrice de la Danse, qui m’a invité en même temps qu’elle a invité Benjamin Millepied à créer la chorégraphie. Cela remonte à quasiment deux ans, bien avant qu’il soit question que Benjamin prenne sa succession. Je suis assez curieux de nature, mais j’ai réagi avec une certaine timidité, et je me suis posé des questions, car je n’avais jamais travaillé à cette échelle pour la scène. Petit à petit, j’ai compris comment ça marchait, en rencontrant les équipes de l’Opéra. Le travail en équipe est un type d’exercice que j’aime bien, d’autant que dans les arts visuels on est souvent seul et on a besoin d’échanges.

« Une œuvre n’existe pas si personne ne la voit »

Comment s’est déroulé le travail avec Benjamin Millepied ?

Dans un premier temps, j’ai proposé de nombreuses possibilités à Brigitte Lefèvre, Benjamin Millepied vivant encore à Los Angeles à ce moment-là. On a donc commencé à travailler séparément, puis moi seul avec la maquettiste et l’éclairagiste, avec lequel la collaboration a été très étroite. On a surtout procédé par élimination, avant de passer aux prototypes. Et c’est le chorégraphe qui est venu se greffer sur ma proposition, non pas l’inverse. Aujourd’hui [23 avril, soit deux semaines avant la première le 10 mai, ndlr], c’est la première fois que je vais tout voir d’un coup, et je ne peux encore vous dire si ça va être bien. (rires)

On a souvent évoqué la notion de « décor » pour parler de votre travail : doit-on s’étonner que vous ayez attendu si longtemps pour réaliser un décor pour la scène ?

Dans l’art du XXe siècle, le terme de « décor » est péjoratif. Or l’aspect décoratif de l’art est essentiel dans l’histoire de l’art, et aucun artiste moderne ou contemporain n’y échappe. On a traité les papiers découpés de Matisse de « séniles, enfantins, décoratifs », alors qu’aujourd’hui ils sont unaniment célébrés [en particulier actuellement dans une exposition à la Tate Modern de Londres, ndlr]. En revanche, pour cette réalisation je refuse le terme de décor pour préférer celui de scénographie, à partir d’objets.

Déjà dans vos Cabanes éclatées ou dans l’installation pour Monumenta en 2012, il y a l’idée de mise en scène et d’œuvre dans le temps, avec le visiteur qui passe d’une couleur et d’une lumière à l’autre.

C’est juste, mais dans un musée, on ne montre pas un spectacle. Je dis souvent que le spectateur est aussi important que ce qui est montré. Une œuvre n’existe pas si personne, autre que son créateur, ne la voit. Dans l’espace public, on est tous spectateur ; dans la galerie, c’est plus contraint et attendu. Au théâtre, chaque spectateur a un unique point de vue – ce qui va à l’encontre de mon travail, où l’œuvre doit être visible selon tous les points de vue, qui se valent tous. C’est pour cela que j’ai conçu une scénographie d’objets qui bougent en permanence devant les spectateurs. Il y a un ballet d’objets en même temps qu’il y a un ballet de corps.

Daphnis et Chloé, chorégraphie Benjamin Millepied, scénographie : Daniel Buren. Photo © Agathe Poupeney/Opéra national de Paris.

On songe au Ballet mécanique de Fernand Léger, au théâtre dada ou futuriste, aux collaborations entre Merce Cunningham et Robert Rauschenberg, où le décor était dissocié de la danse : vous en êtes-vous inspiré ?

Ce que je fais ici s’inscrit tout à fait dans cette ligne-là du ballet, et non pas dans l’idée du décor tel que Picasso en a conçu pour Parade, par exemple, époustouflant par sa forme, mais toujours référencé. Pour cette pièce, les objets ont autant d’autonomie que les danseurs. Mais les artistes de la scène dont j’étais proche dans ma jeunesse, à la fin des années 1960 notamment, avaient plutôt tendance à vider la scène ! L’histoire du décor m’a toujours intéressé, et j’ai beaucoup suivi les évolutions de la mise en scène des vingt ou trente dernières années, avec le changement de statut du spectateur, le débordement du théâtre dans l’espace public, etc. Mais en ce qui concerne Daphnis et Chloé, j’ai très vite arrêté de regarder ce qui avait été fait auparavant.

« L’histoire de Daphnis et Chloé ne m’intéresse pas du tout »

En quoi la musique de Ravel vous a-t-elle guidé ?

La musique de Ravel est extraordinaire. On la dit souvent lyrique, très émouvante, mais ce qui m’a intéressé, c’est son abstraction. Chez moi elle ne déclenche pas d’images, elle est au-dessus de cela. Je ne sais pas si la chorégraphie de Benjamin Millepied est figurative, mais moi ce que je fais joue sur le rythme et le mouvement, ce n’est jamais une illustration de la musique, que je vois sans forme. Et pourtant, malgré cette démarche non-illustrative, l’ensemble musique-espace-corps-mouvement-images va devenir paradoxalement illustratif. Or pour moi, la musique ne raconte même pas l’histoire de Daphnis et Chloé, laquelle, je l’avoue, me perturbe plus qu’autre chose, et ne m’intéresse pas du tout.

Vous avez souhaité rester dans la forme pure, avec des danseurs qui vont passer derrière des surfaces transparentes colorées, et se teinter de rouge, vert, bleu, etc. : n’y a-t-il pas là la volonté de provoquer une émotion par la forme ?

Je fais en sorte que les formes, les couleurs et les lumières avec lesquelles je joue ne soient pas en contradiction avec la musique. C’est elle qui doit diriger l’ensemble. Personne ne voit les couleurs de la même manière, elles vivent de manière autonome et influent différemment ceux qui les regardent. Je ne pense pas qu’une couleur signifie quelque chose de précis. Pour moi toutes les couleurs sont égales, elles ne dictent pas une émotion particulière. Je suis contre cette idée que le vert procure le calme, le rouge la colère, etc. Et encore une fois dans le cas de ce ballet, c’est la musique, par sa force, qui domine.

Cette expérience vous a-t-elle donné envie de poursuivre avec d’autres ce travail de scénographe ?

J’ai créé il y a une quinzaine d’années le Buren Cirque, avec trois cabanons de différentes couleurs dans lesquels se déplacent les circassiens, et travaillé pour un théâtre en Italie, mais je n’ai jamais travaillé pour une si grande scène. Là je vais attendre de voir ce que ça donne, ça m’excite beaucoup, c’est passionnant de découvrir la technique huilée des équipes de l’Opéra, d’apprendre tout ce travail en amont. Mais pour le coup, à l’heure qu’il est ça reste encore très abstrait ! (rires)

Propos recueillis par Magali Lesauvage.

Daphnis et Chloé, musique : Maurice Ravel, chorégraphie : Benjamin Millepied, scénographie : Daniel Buren, Ballet de l’Opéra de Paris, du 10 mai au 8 juin 2014 à l’Opéra Bastille (réservations).

 

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