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À Bruxelles, Zurbarán et Borremans peintres de l’incarnation

Magali Lesauvage 2 avril 2014

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À Bruxelles, le Palais des Beaux-Arts (BOZAR), met face à face deux maîtres de la peinture que séparent plus de quatre siècles : l’Espagnol Francisco de Zurbarán (1598-1664) et le Belge Michaël Borremans (né en 1963). Sur fond de mysticisme, un dialogue fécond prend forme, entre intellect et sensualité.

Francisco de Zurbarán, Sainte Casilda, vers 1635, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza.

Avec une sélection de cinquante toiles, des natures mortes intimistes aux grands portraits de saintes (dont quatre récemment découvertes et six spécialement restaurées), l’exposition Zurbarán, maître de l’Âge d’or espagnol est un événement, une occasion unique de voir un panorama de l’œuvre d’un artiste qu’on place souvent dans le trio de tête de l’art espagnol du XVIIe siècle, aux côtés de Vélasquez et Murillo.

Artiste de la Contre-Réforme, qui face au protestantisme austère dicte aux artistes la manière dont ils doivent s’adresser aux fidèles – en gros : « Faites simple, direct, exaltant » –, Zurbarán obéit à ce cadre strict tout en laissant exploser le plaisir de la peinture. Rien n’inspire plus la ferveur chrétienne qu’un tableau de Zurbarán, rien n’est plus sensuel aussi. Dieu est dans ses détails : ceux des natures mortes d’une extrême simplicité où résonne une présence, au front clair de ses Vierges en gloire, dans l’épaisseur des étoffes et l’infinie complexité de leurs plis, dans la transparence d’une peau de lait sous laquelle affleure le sang au visage d’une sainte fière, dans le duvet bouclé d’un adorable Agnus Dei, et même dans la lumière rouge qui émane de la plaie de son saint François sortant de la tombe. Le peintre apporte la même attention à chaque élément, dans un amour profond de la matière : là est le paradoxe d’une peinture sacrée qui conçoit l’incarnation en toute chose.

Profondément religieux, intemporel, austère, l’art de Zurbarán fait preuve d’un haut degré d’intellectualisation, avec sa science de l’espace et de la composition, et d’une grande liberté. Montrant la vision du croyant plutôt que le réel, il reste cependant dans les limites du réalisme, tout en projetant celui-ci dans un espace abstrait, hors du temps, lointain écho des icônes médiévales.

« Je peins tout comme étant mort, mais la peinture est vivante »

Michaël Borremans, The Angel, 2013, courtesy Zeno X Gallery Antwerp © Photographer Dirk Pauwels.

C’est cette même conception abstraite de la figuration que l’on retrouve chez Michaël Borremans, l’un des peintres les plus reconnus aujourd’hui, auquel BOZAR consacre une rétrospective majeure, avec une centaine d’œuvres exposées. Les toiles de Zurbarán sont plongées dans la pénombre, tandis que celles de Borremans bénéficient de la lumière naturelle du Palais des Beaux-Arts. Dépouillement, figures placées seules au centre de la toile et violemment éclairées, absence de décor… : les compositions de Borremans se rapprochent, comme celles de Zurbarán, de la scénographie théâtrale. Un univers de faux-semblants, qui dans les œuvres de l’artiste belge se double d’une angoisse liée à la perte de sens, à l’énigme de ces mises en scène indéchiffrables.

Chez l’artiste gantois, la grande maîtrise technique, directement issue de la peinture classique (et de sa formation de graveur), ne fait que renforcer le mystère de ses tableaux de figures (qu’il refuse d’appeler portraits) : une femme élancée porte une robe rose démodée, le visage peint en noir et les bras ballants dans une lumière crue ; un homme est allongé, le corps glissé dans une forme cylindrique rouge : une jeune fille se tient de dos, les mains jointes, ses jambes sont absentes… Un parfum surréaliste plane ici, le drame semble proche.

Le grand réalisme de la peinture et la sensualité d’exécution, qualités que Borremans partage avec Zurbarán, viennent contredire ce symbolisme obscur, qui suinte parfois le masochisme et les jeux cruels. L’atmosphère est lourde, asphyxiante, les personnages sont dans l’inertie, incapables de communiquer, isolés, tels des objets. Sommes-nous dans un espace performatif et imaginaire, auquel cas tout est permis, ou le naturalisme des portraits doit-il nous mener à penser que « ça a été » ? Cette ambiguïté voulue crée le malaise.

Reste la peinture – sa chair, son épaisseur, on dirait presque son goût –, dont la perception est d’une grande intensité sensorielle. « Je peins tout comme étant mort, mais la peinture est vivante, en tant que peinture », déclare Michaël Borremans, qui depuis peu a installé son atelier dans une chapelle désaffectée, et ne cache pas adopter un certain état de transe religieuse lorsqu’il peint. C’est cette mystique de la matière picturale, objet tangible, preuve de l’incarnation, que l’on retrouve, tout aussi habitée, chez Zurbarán.

 

ZURBARÁN

29/01/2014 > 25/05/2014

BOZAR (Palais des Beaux-Arts)

BRUXELLES-VILLE

Cette exposition propose un parcours chronologique de l’œuvre du peintre Francisco de Zurbarán (1598-1664) - depuis sa production de jeu...

Exposition terminée
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