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Van Gogh-Artaud, la peinture prise aux mots

Magali Lesauvage 13 mars 2014

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Une bouleversante exposition au musée d’Orsay croise les portraits de deux grands artistes tourmentés, « suicidés de la société » qui furent chacun consumés par la folie créatrice. Quand Artaud l’écrivain répond à Van Gogh le peintre.

Vincent Van Gogh, Portrait de l’artiste, 1889, Paris, musée d’Orsay © RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt.

Il faut, pour apprécier au mieux l’exposition Van Gogh/Artaud, lire l’essai Le Suicidé de la société – qui devrait être donné avec le billet d’entrée, mais à défaut que l’on peut se procurer chez Gallimard dans la collection « L’Imaginaire » pour sept euros. Quatre-vingt pages d’une violence extrême, où s’exprime toute la rage d’Antonin Artaud, tranchant de manière si évidente avec la douceur que l’on peut lire dans les lettres de Vincent Van Gogh, notamment celles à son frère Théo.

Près de soixante ans séparent le suicide de Van Gogh, en 1890, et le texte, écrit en 1947, quelques mois avant la mort d’Artaud. C’est le galeriste Pierre Loeb qui l’incite à visiter la grande rétrospective consacrée au peintre par le musée de l’Orangerie, et à écrire sur lui. Deux ans avant cela, alors qu’il était interné à Rodez, le poète a subi en l’espace de sept mois près de soixante séances d’électrochocs qui achevèrent de le briser. Van Gogh, le suicidé de la société est rédigé dans un état d’urgence et d’extrême fébrilité psychique.

Convulsions

Comme les toiles tumultueuses de Van Gogh, le texte d’Artaud est lui-même pris de convulsions. Soulevé de bouffées d’aigreur, traversé de pointes acides contre les médecins et la société qui « suicide » les artistes, c’est un règlement de comptes sans merci envers ceux dont il considère qu’ils les menèrent, Van Gogh et lui, à une mort certaine. L’auteur y exprime notamment sa rancœur envers le Dr Gachet – dont on peut voir le portrait d’une si grande humanité dans l’expo d’Orsay –, « qui fut la cause directe, efficace et suffisante de sa mort ». En crise aiguë de paranoïa, l’auteur consacre à Gachet et aux médecins de longues pages. Interné pour des hallucinations et un délire de persécution accompagnés de « graphorrée », il y associe son expérience de neuf années en hôpital psychiatrique et sa haine du « Dr L., bougre d’ignoble saligaud », que l’on présume être le célèbre psychiatre Jacques Lacan, lequel l’aurait diagnostiqué « définitivement fixé, perdu pour la littérature ».

« Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n’a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui a préparés la vie », écrit Artaud s’identifiant à Van Gogh. Le peintre est un voyant qui dévoile « certaines lucidités supérieures » dans un état de transe proche de l’ivresse, que traduit son trait en virgule caractéristique. Pourtant, martèle-t-il, « non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques ». Pour Artaud, c’est l’homme possédé qui est lucide, quand la société (et les médecins) incarnent la maladie et le mal. En ce sens, l’artiste n’a qu’un but : « Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir en fait de l’enfer ». Mais Artaud se contredit : c’est parce que la société a voulu le normaliser, et qu’elle y est presque arrivée, qu’elle a « suicidé » Van Gogh, à l’existence sans issue.

En une quarantaine de tableaux, dont quelques-uns rarement vus comme ce pathétique crabe sur le dos du Van Gogh Museum d’Amsterdam ou ces sordides harengs saurs provenant d’une collection particulière, l’exposition renvoie le spectateur à la « terrible sensibilité » du peintre. « La peinture linéaire pure me rendait fou », affirme Artaud en cette période de l’immédiat après-guerre qui voit s’affronter abstraction géométrique et expressionnisme abstrait : le calcul contre le geste spontané, l’angle droit contre la courbe. La peinture, dit-il, doit s’incarner, se faire « chair hostile » aux « replis éventrés ». Ainsi la terre chez Van Gogh est-elle « ce linge sale, tordu de vin et de sang trempé ».

« La vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi »

Vincent Van Gogh, Tournesols, détail, 1887, Berne, Kunstmuseum.

Tandis qu’une série somptueuse d’autoportraits montre en guise d’introduction « cette figure pantelante de boucher », la peinture tellurique de Van Gogh est celle, comme le dit Artaud, qui « nous dépouille le plus profondément », un séisme qui met à nu les êtres et les choses. Luttant pour tenter de transcrire en mots le sentiment bouleversant que lui procurent les toiles de l’artiste, Artaud déclare qu’on ne peut les décrire. Et pourtant, il évoque avec merveille cette « muraille de tournesols éventrés », le « bombardement comme météorique d’atomes qui se feraient voir grain à grain », les « paysages de convulsion forte, de traumatismes forcenés, comme d’un corps que la fièvre travaille pour l’amener à l’exacte santé, (…) ainsi qu’un lait prêt à verser ».

La peinture de Van Gogh, « peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer », permet de comprendre le monde. Elle le contient tout en elle : c’est ce qui fait que ses Tournesols (ill.) nous apparaissent comme des soleils tournoyant ou des tempêtes cosmiques, ou encore que les herbes chevelues d’un Paysage montagneux se déploient en perpétuelle métamorphose. La nature imite l’art, et non l’inverse. Artaud joue avec la langue et les sensations : « Il a fait, sous la représentation, sourdre un air, et en elle enfermer un nerf, qui ne sont pas dans la nature, qui sont d’une nature et d’un air plus vrais que l’air et le nerf de la nature vraie ». Il y a là quelque chose de primitif, d’ancestral, d’inconscient : « C’est la souffrance du pré-natal ».

Pour Artaud en pleine crise de synesthésie, le peintre est un « formidable musicien ». Au sujet du fameux Champ de blés aux corbeaux : « J’entends les ailes des corbeaux frapper des coups de cymbale forte au-dessus d’une terre dont il semble que Van Gogh ne pourra plus contenir le flot ».

Pourtant, répète Artaud, Van Gogh ne fut « que peintre », et peintre, même, pour les « simples d’esprit ». Ici « pas de fantômes, pas de drame, pas de sujet », seulement « de la nature nue et pure vue », « la vérité torride d’un soleil de deux heures de l’après-midi ». Car contrairement à ceux qui, comme Gauguin, voulurent « agrandir les choses de la vie jusqu’au mythe », Van Gogh « pensait qu’il faut déduire le mythe des choses les plus terre-à-terre de la vie, (…) car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité. Il suffit d’avoir le génie de savoir l’interpréter ».

 

VINCENT VAN GOGH / ANTONIN ARTAUD

11/03/2014 > 06/07/2014

Musée d'Orsay

PARIS

Quelques jours avant l'ouverture d'une rétrospective Van Gogh à Paris en 1947, le galeriste Pierre Loeb suggéra à Antonin Artaud (1896-1...

Exposition terminée
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