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Restituer des œuvres spoliées pour « retrouver aussi une mémoire et une identité »

Magali Lesauvage 11 mars 2014

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Alors que sort mercredi 12 mars le film Monuments Men, consacré à cette fameuse brigade d’élite qui permit de retrouver des centaines d’œuvres volées par les Nazis, la France restituait le 11 mars trois œuvres « MNR » à leurs ayant-droits, suscitant émotion et questionnements.

Les œuvres restituées le 11 mars 2014 au ministère de la Culture.

Ce matin, mardi 11 mars, Aurélie Filippetti présidait une cérémonie solennelle de restitution de trois tableaux spoliés par le régime nazi aux ayant-droits de leurs anciens propriétaires, dépouillés de leurs biens parce que juifs. La ministre de la Culture soulignait dans un discours ému que ce « geste de réparation est aussi une reconnaissance des atrocités commises, et n’efface pas la douleur, qui court sur plusieurs générations ». Elle précisait « l’indispensable travail de mémoire et pédagogique », et « la détermination de la France à poursuivre les restitutions d’œuvres dont l’État n’est que le gardien provisoire ».

Parmi les trois œuvres rendues, un portrait de femme du XVIIIe siècle, d’une main anonyme, appartenait au fonds de la galerie berlinoise Jakob Oppenheimer, lequel a fui l’Allemagne pour la France en 1933. Deux ans plus tard, ses biens furent confisqués par les lois anti-juives. L’œuvre a été identifiée grâce à un catalogue de vente. Anciennement conservée au Louvre, elle est aujourd’hui rendue à la petite-fille Oppenheimer. Un paysage du peintre flamand Joos de Momper, daté du tournant du XVIIe siècle, a été rendu aux héritiers du baron Cassel von Doorn, important collectionneur belge dont la collection avait été confisquée en 1943 avec l’aide du régime de Vichy dans sa propriété de Cannes, avant d’être envoyée dans la fameuse mine de sel d’Altaussee (où se trouvait également le célèbre retable de Gand) par un convoi spécial de 18 wagons, sans doute destinée à Adolf Hitler lui-même. Le tableau a été découvert par les célèbres « Monuments Men » et envoyé au « Collecting Point » de Munich où étaient rassemblées les œuvres retrouvées. Il était déposé au musée des Beaux-Arts de Dijon depuis 1953. Enfin un tableau siennois du XIVe siècle représentant une Vierge à l’Enfant a été rendue aux petits-fils du banquier roumain Richard Sœpkez, après avoir été confisqué par le commando spécial ERR (Einsatzsab Reichsleiter Rosenberg), récupéré par les Monuments Men, puis exposé au musée des Beaux-Arts de Troyes.

Un travail de recherche proactif

La restitution, à laquelle participaient les familles mais aussi un parterre fourni de journalistes, fut un moment de joie et de fierté républicaines dont se félicita la ministre de la Culture, déclarant « traiter avec diligence toute demande » et entreprendre, avec le ministère des Affaires étrangères et la Chancellerie, « un travail proactif de recherche des œuvres spoliées dans ses collections ». Cette tâche est depuis un an assignée à un « groupe de travail spécifique », la CIVS (Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations), chargée d’identifier les propriétaires de 145 œuvres classées sous le sigle « MNR » (comme Musées Nationaux Récupération). Avant que les musées français, dans les années 1990, ne prennent conscience de leur mission de restitution, il était nécessaire pour les familles d’effectuer elles-mêmes les démarches nécessaires.

La CIVS associe membres des musées, de la direction du patrimoine, des archives du ministère des Affaires étrangères et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, et a déjà, depuis 2013, identifié 28 propriétaires de MNR. Un travail complexe quand on sait que la « Möbel Aktion » vidait les appartements des familles juives sans tenir de registres. Sept œuvres ont été restituées l’an passé. Beaucoup d’autres sont encore à rendre aux ayant-droits. On peut en consulter la liste sur le site Rose-Valland – nommé ainsi en hommage à l’attachée de conservation (que l’on reconnaît sous les traits de Cate Blanchett dans le film Monuments Men) qui nota en cachette les références des œuvres déposées au Jeu de Paume par les Nazis avant leur transfert en Allemagne. Parmi celles-ci, des toiles de Boudin, Courbet, Delaroche, Friesz, Monet, Renoir, Sisley, un sarcophage en marbre, des tapisseries et de nombreux objets d’art.

Mieux vaut tard que jamais, estimeront les plus optimistes. D’autres soulignent que la CIVS ne dispose d’aucuns moyens, et que des réticences demeurent jusqu’au sommet de la direction des Musées de France. Ainsi lors de la conférence de presse rue de Valois, l’avocat représentant la famille Oppenheimer souligna-t-il le rôle important joué par une société privée dans la redécouverte des propriétaires du Portrait de femme, réaffirmant que 100 000 œuvres étaient encore aujourd’hui « en déshérence ».

Pour l’héritière du baron Cassel, dont la famille a été spoliée de 3478 œuvres, ce jour constitua un « moment spécial ». « On ne voulait rien savoir », disait dans un français hésitant cette descendante dont la famille est éparpillée aux États-Unis, au Chili et en Europe, avant que petit à petit la nécessité de retrouver, à travers ces objets, « une mémoire, une identité » ne devienne indispensable. « Aujourd’hui nous sommes à la maison », conclut-elle avec émotion en tournant son regard vers la ministre de la Culture.

 

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