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Shia LaBeouf, l’apprenti artiste

Magali Lesauvage 18 février 2014

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L’acteur américain Shia LaBeouf, 27 ans, est apparu récemment dans ce qu’il qualifie lui-même de « performances artistiques ». Après Joaquin Phoenix et James Franco, Shia LaBeouf  se prend-il (aussi) pour un artiste ? Et si c’est le cas, de quel genre ? Rappel des faits.

Le 11 février dernier, Shia LaBeouf (prononcez « Shaya Labeuuuff »), acteur de TransformersWall Street ou encore Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, rédigeait un énigmatique tweet à l’intention de ses quelques 140 000 followers : #IAMSORRY. « Je suis désolé » : pourquoi donc, au juste ?

De Cantona à Guy Debord

La veille, sur le tapis rouge du Festival du film de Berlin, l’acteur apparaissait le visage dissimulé dans un sac en papier sur lequel étaient écrits les mots : « I am not famous anymore ». Ceux-ci étaient répétés indéfiniment sur son compte Twitter depuis début janvier, suite à des propos déplacés qu’il y avait tenus contre la fille de Jim Carrey (effacés depuis). Faisant acte de pénitence, l’acteur masqué ne rendait sa présence que d’autant plus visible, et sa célébrité encore rehaussée. Venu à Berlin présenter le dernier film de Lars Von Trier, Nymphomaniac, LaBeouf a poursuivi son show lors de la conférence de presse du festival en citant (en franglais) la fameuse phrase énigmatique de l’ex-footballeur Eric Cantona : « Quand les mouettes suivent un chalutier, c’est qu’elles pensent qu’on va leur jeter des sardines ».

La même semaine, lors d’une conférence donnée via Skype à des étudiants en photographie de mode du London College of Fashion, Shia LaBeouf a lu pendant vingt minutes le premier chapitre de La Société du spectacle de Guy Debord. On fera remarquer que LaBeouf est lui-même l’auteur d’un manifeste « métamoderniste », daté de 2011, qui propose un « romantisme pragmatique » où prévaut « l’oscillation comme ordre naturel du monde ». Ce que l’on pourrait analyser, au vu des derniers gestes de l’acteur, comme le retour de l’artiste au cœur du processus artistique, lui-même soumis aux perturbations inhérentes au milieu.

Comme toute intervention publique peu ordinaire, ces sorties de Shia LaBeouf ont été qualifiées de « bizarres », et revendiquées par leur auteur comme « performances artistiques ». Or depuis quelque temps, l’art contemporain jouit d’une certaine faveur chez une nombre toujours croissant de célébrités qui osent y plonger le doigt de pied, de James Franco à Lady Gaga ou Pharrell Williams, espérant y retrouver là une certaine vérité de l’« Art » soi-disant dépouillé de la superficialité et du commercial. Alors Shia : star en crise perturbée par la célébrité, ou artiste performeur en devenir ?

Le précédent Joaquin Phoenix


On se souvient du faux documentaire I’m Still Here de Casey Affleck, qui mettait en scène un autre acteur d’Hollywood, Joaquin Phoenix, dans sa pseudo-reconversion (ratée) en rappeur. De 2008 à la sortie du film en 2010, les apparitions pour le moins pénibles mais criantes de vérité de l’acteur, le visage mangé par la barbe et l’élocution difficile, ont bluffé beaucoup de monde, convaincus qu’une crise existentielle avait bel et bien mis fin à la carrière de Phoenix – si ce n’est à sa santé mentale. Une fois la réalité sue, Casey Affleck a tenu à réfuter le terme de « supercherie » pour lui préférer celui de « performance artistique ».

Une performance qui a tout de même coûté à Joaquin Phoenix deux années de sa carrière d’acteur, des moments de grande solitude à la télévision américaine et même quelques bagarres. Difficile de ne pas voir là, dans ce projet Phoenix-Affleck, un règlement de comptes avec le star system et ses diktats normatifs. Le cas LaBeouf est-il comparable ?

L’art du plagiat

Pas vraiment. Tout d’abord, parce que le mode d’action artistique favori de Shia LaBeouf est le plagiat. S’excusant d’avoir copié l’auteur de bandes dessinées Daniel Clowes pour son court-métrage HowardCantour.com, il répond par une phrase chipée dans un forum Yahoo : le plagiat répond au plagiat. Sur Twitter, il plagie les excuses des autres, Kanye West ou Tiger Woods, concernant des événements qui leur sont propres.

Il y a quelques jours, l’acteur est apparu dans une galerie de Los Angeles vêtu d’un smoking et portant le même sac en papier « I am not famous anymore » pour une performance intitulée #IAMSORRY : assis à une table, il y confrontait en silence sa présence à celle du visiteur placé face à lui. Des objets étaient mis à la disposition de celui-ci, rappelant vaguement ses rôles au cinéma, ainsi que des bouts de papiers sur lesquels étaient retranscrits de vilains tweets à son encontre. Une performance qui rappelle fortement Rythm 0 (1974) de Marina Abramovic, la confrontant à la violence des spectateurs, ou son fameux marathon The Artist Is Present, en 2010 au MoMA. Interrogée, la papesse de la performance n’a pas souhaité introniser Shia LaBeouf artiste. « Cela n’a rien à voir avec moi », déclare-t-elle, qualifiant l’acteur de « manipulateur ».

Comme Casey Affleck et Joaquin Phoenix, LaBeouf clame pourtant que ses interventions relèvent du domaine de la performance, « comme moyen de s’adresser à un large public, de le choquer afin qu’il réévalue sa notion de l’art et sa relation à la culture », Twitter permettant selon lui « la grande discussion culturelle qui doit avoir lieu au sujet du plagiat à l’âge du numérique et de l’absurdité célébrité/réseau social ».

« Je lui aurais mis une très mauvaise note »

Shia LaBeouf sortant de la Cohen Gallery à Los Angeles où a eu lieu sa performance #IAMSORRY le 16 février (via @emblemmagazine)

Dans cette croisade dont l’objectif se révèle loin d’être idiot, Shia LaBeouf s’est donné des maîtres à penser – ou plutôt à plagier. Non seulement Marina Abramovic (qui, comme on l’a vu dans ses collaborations avec Jay-Z ou Lady Gaga, fait le lien entre culture pop et art contemporain), mais aussi trois personnalités plus ou moins connues : le scénariste David Ayer, le poète (fondateur du site Ubuweb) Kenneth Goldsmith et l’artiste « méta-moderniste » Luke Turner (qui l’a aidé à élaborer sa performance dans la galerie).

En bon apprenti artiste, LaBeouf, qui a étudié dans une école d’art avant de devenir une mascotte Disney dans les années 1990, se cache derrière les références, ce qui n’est pas au goût de tous, notamment de Kenneth Goldsmith, lui-même grand adepte du plagiat. Pour ce professeur de littérature, penseur de formes d’écriture nouvelles, LaBeouf n’est pas un bon plagieur : « Je lui aurais mis une très mauvaise note », cingle-t-il. Tout en reconnaissant par ailleurs avoir été bouleversé par leur face-à-face silencieux. Renversant le processus qui a mené au Pop Art dans les années 1960, la réappropriation des modes d’expression artistique par les représentants de la pop culture ne serait-elle pourtant pas la meilleure chose qui puisse arriver à l’art contemporain ?

 

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